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Le 09.11.2017
Par :
Cyril Fiévet - Usbek & Rica

Une vie numérique éternelle en 2067 ?

[Copublication] Dans Transcendance (de Wally Pfister, 2014), Johnny Depp parvient à transférer sa conscience dans un ordinateur après sa mort, pour finalement fusionner avec des intelligences artificielles et devenir une créature omnipotente.
Le thème a été régulièrement exploré par la science-fiction, notamment en 1992 par le film Le Cobaye (The Lawnmower Man, de Brett Leonard), où un jardinier simple d’esprit devient une créature entièrement virtuelle, hantant les réseaux téléphoniques et informatiques. Dans La Cité des permutants, Greg Egan imagine un futur (en 2045) où le téléchargement des consciences s’est généralisé : on peut sauvegarder l’intégralité des connexions neuronales d’un cerveau, et les plus nantis utilisent le procédé pour devenir immortels, et poursuivre leur vie dans un monde virtuel régi par ses propres règles.

Si ces prophéties semblent exagérément futuristes, elles sont régulièrement défendues par des scientifiques, qui estiment possible, au moins au plan théorique, de transposer l’ensemble des caractéristiques d’un cerveau humain (y compris souvenirs, émotions et personnalité) sur un support numérique et, partant, de lui permettre d’exister sous une forme virtuelle. Dans 50 ans, pourrons-nous poursuivre notre vie sans enveloppe charnelle ?

Faisabilité et théories

Ken Hayworth le martèle :

La préservation du cerveau après la mort est un problème soluble, et nous le résoudrons avant la fin de la prochaine décennie.

Le chercheur américain est l’un des ardents défenseurs de la théorie du « mind uploading » qui, dans une logique transhumaniste, estime possible d’enregistrer et de télécharger dans une machine l’intégralité des données contenues dans un cerveau.

 

Hayworth, spécialiste des neurosciences au laboratoire de recherche fondamentale de l’Institut médical Howard Hughes, a même fondé la Brain Preservation Foundation, une association destinée à récompenser la première équipe scientifique capable de démontrer avoir préservé l’intégralité du cerveau d’une souris, puis celui d’un animal plus gros. Et Hayworth a mis au point une technique, dite de « plastination », qui fixe (par injection de composants chimiques) l’état des cellules cérébrales juste après la mort, avant de les enrober d’un bloc de plastique. La technique, démontrée avec succès sur de petits morceaux de cerveaux (de l’ordre du millimètre cube) fonctionne et maintient bien l’état des neurones et des connexions synaptiques. Après, il ne reste plus qu’à observer le tout au microscope électronique, avant, théoriquement, de transposer les quantités chimiques en données numériques, et ainsi disposer d’une copie conforme du cerveau préservé. Évidemment, avec un cerveau humain entier, composé de 86 milliards de neurones et de plus de 100.000 milliards de synapses, sans parler des informations relatives aux neuro-transmetteurs, l’ensemble représenterait un volume de données astronomique. Mais, du moins en théorie, si l’on sait parfaitement préserver un cerveau dans son état d’origine, on ne peut totalement exclure la possibilité, un jour, de lire et reproduire les données qu’il contient.

Reste à savoir si connaître la moindre des connexions neuronales et l’intégralité des échanges chimiques se déroulant dans le cerveau suffirait à le reconstruire.

Pour certains scientifiques, comme Sebastian Seung, spécialiste des neurosciences et professeur à l’université Princeton, « nous sommes notre connectome » : tout ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes – en particulier nos souvenirs, notre personnalité, nos émotions – est décrit et emmagasiné dans la façon dont nos neurones et nos synapses sont interconnectés. Comprendre la façon dont s'organise le cerveau est donc la clé. « Les connectomes marqueront un tournant dans l'histoire de l'humanité », assure Seung, qui a consacré un livre au sujet (Connectome, 2012). Il prédit :

Nous avons utilisé nos cerveaux pour concevoir des technologies toujours plus incroyables. À la fin, ces technologies deviendront si puissantes que nous les utiliserons pour mieux nous connaître en déconstruisant et reconstruisant nos propres cerveaux.

C’est évidemment l’opinion de Hayworth, pour qui le cerveau n’est, après tout, qu’une machine dans laquelle s’échangent en permanence des informations. Pour lui, ainsi que pour  le camp des « uploadistes », souvenirs et personnalité sont non seulement stockés sous une forme ou une autre, mais ne dépendent pas du support sur lequel ils sont stockés. Un peu comme une vidéo numérique qui produira le même effet qu’elle soit stockée sur un ordinateur, une clé USB ou un DVD, si l’on peut enregistrer l’ensemble du contenu d’un cerveau humain sur un support numérique, on obtiendra une copie parfaite de la personne à qui appartenait le cerveau biologique.

Bien sûr, tout le monde ne partage pas cette vision.

« Le connectome ne peut pas exister indépendamment des interactions du cerveau avec le reste du corps. Pris isolément, le connectome n’est qu’un élément, et il faudrait tenir compte de beaucoup d’autres aspects, comme les concentrations de neurotransmetteurs, la chimie interne aux cellules ou le rôle des cellules gliales, pour décrire l’intégralité de ce qui fait une personne », explique Olivier Colliot, chercheur du Aramis Lab, un laboratoire conjoint entre le CNRS, Inria, l’Inserm et l’Université Pierre et Marie Curie, dont l’objectif principal est la modélisation numérique des maladies neurologiques. « Même en adoptant un point de vue purement matérialiste, on peut réfuter l’idée que le niveau d’abstraction représenté par le connectome serait suffisant pour isoler les souvenirs d’une personne et, a fortiori, décrire la conscience », conclut-il.

Même point de vue pour Nicolas P. Rougier, chercheur  au sein de l’équipe-projet Mnemosyne (neurosciences et médecine numérique, Inria Bordeaux Sud-Ouest), qui a publié en 2015  deux articles consacrés au sujet, « Esprit in silico : les vains espoirs de l’immortalité », où il fustige les prédictions des partisans du mind-uploading.

Premièrement, estime-t-il, un cerveau est indissociable des cinq sens qui le nourrissent : « Notre cognition dépend de l’interaction que nous avons avec le monde et cette interaction se fait au travers de nos perceptions et nos actions. Si vous les modifiez, vous modifiez aussi l’expérience sensible du monde ainsi que sa sémantique. La cognition ne peut être qu’incarnée ». Deuxièmement, si l’on accepte « que le cerveau téléchargé ne soit plus vraiment le nôtre », reste à résoudre le problème du téléchargement proprement dit, et les volumes de données faramineux qu’il nécessiterait. « On se retrouverait avec potentiellement des milliers d’informations pour chaque neurone… L’ordre de grandeur ainsi atteint serait de l’ordre du zetta (pour se repérer : kilo, méga, giga, téra, péta, exa, zetta, à chaque étape, multiplier par mille), une taille telle que l’on ne sait pas manipuler aujourd’hui en informatique. Et nous ne parlons que du transfert. Il faudra ensuite faire fonctionner tout cela en temps réel, puisque l’on accepterait difficilement d’avoir transféré son cerveau pour le voir fonctionner à vitesse réduite ». Une prouesse technologique qui pourrait ne jamais être à notre portée.

Et de conclure :

Nul ne sait s’il sera un jour possible de “télécharger son cerveau sur un ordinateur”, mais ce qui est sûr, c’est qu’en l’état actuel des connaissances, cet énoncé est dénué de sens et le restera sans une rupture épistémologique majeure dans nos connaissances et dans notre compréhension du cerveau.

Neurones, silicium et conscience

Reste à savoir, si l’on admet pouvoir un jour transporter le contenu d’un cerveau sur un support numérique, ce que serait l’entité qu’il représenterait, en particulier si cette entité pourrait être consciente. Sans même aborder la posture métaphysique, et l’existence hypothétique d’une « âme », les philosophes soulignent combien la notion de conscience nous échappe toujours, au point d’être incapable de la définir. Si l’on ne peut expliquer la conscience humaine, comment pourrions la dupliquer en version numérique ?

« Pour Hayworth, parvenir à reproduire tous les neurones et toutes les connexions synaptiques serait retrouver le soi. Mais comme l’explique aussi Seung, peut-être que les synapses ne font pas tout. Peut-être que la connexion extra-synaptique entre les neurones joue un rôle clé que nous ignorons. Il pourrait donc se trouver, dans le scénario de Hayworth, que ce qui est simulé, même parfaitement, ne serait pas le cerveau tel qu’il nous fait penser, mais une version simplifiée, trop simplifiée, de la machinerie cérébrale. Si certains facteurs causaux clés ont été négligés (communication extra-synaptique, cellules gliales, etc.), au terme du téléchargement nous aurions peut-être un moi très lacunaire, amputé de ses souvenirs, comme un fichier corrompu ou un texte caviardé. Nous aurions une vague chose pensante, sans le moindre rapport avec la personne d’avant la procédure », expliquait Denis Forest, professeur de philosophie à l'université Paris X- Nanterre, en mai 2017 dans une conférence à la Cité des sciences.

Un avis partagé dans le magazine Motherboard par Susan Schneider, professeur de philosophie à l’université du Connecticut et spécialiste des théories de l’esprit :

Je pense que le téléchargement est possible, mais je pense aussi que ces téléchargements ne seront pas réellement nous.

Plus précis, Michael Hauskeller, au département de sociologie et philosophie de l’université britannique d’Exeter, argue dans un long article « qu’aucune preuve ne soutient l’idée qu’une simulation logicielle parfaitement précise du cerveau humain ne résulterait en une expérience consciente » et que même si c’était le cas, « nous n’aurions aucune garantie que cette expérience est identique à celle de l’esprit que l’on essaie de dupliquer ou récréer ».

Pour Forest et d’autres, en somme : « En l’état actuel des connaissances, la métaphysique de Hayworth ne suffit pas à faire vivre la promesse de notre immortalité. »

Et après ?

Pour autant, rien n’empêche d’imaginer ce que pourrait devenir notre monde si l’on pouvait effectivement télécharger les esprits humains dans des machines. La première conséquence tient directement de l’immortalité. Hayworth imagine :

Le fait qu'un humain dispose de 50 ou 60 ans de temps utile pour mener à bien ce qu'il souhaite accomplir a fortement limité l'espèce humaine. Imaginez que Einstein ait pu vivre 300 ans, nous aurions probablement aujourd'hui une Théorie de Grande Unification pour la physique…

Plus prosaïquement, les conséquences seraient plus immédiates pour les familles : la mort serait remplacée par une autre phase de la vie, où chacun continue à faire l’expérience du monde, sans corps biologique. Les familles ne feraient ainsi que grandir, les enfants pouvant toujours être en contact avec leurs aïeux.

Pour Michael Anissimov, futuriste et transhumaniste, le mind-uploading ne présenterait que des bénéfices : une croissance économique massive (liée à l’augmentation constante du « capital humain »), une augmentation de l’intelligence (par le couplage d’intelligences artificielles et d’esprits humains numérisés), un accroissement du bien-être personnel (les cerveaux numériques pouvant être reprogrammés pour induire la satisfaction permanente), sans compter une liberté inédite (l’humain s’affranchissant des contraintes physiques).

Deux espèces

Alors, un monde meilleur, car empli d’humains numérisés ? Pas si sûr. Même Hayworth n’est pas complètement optimiste quant à l’évolution de l’espèce sous une forme virtualisée.

Il y a toujours eu un sentiment d'égalité entre les humains, inhérent à notre biologie. Même l'homme le plus riche du monde peut mourir du cancer. Il y a donc une égalité implicite, biologique, entre les humains, même dans notre monde bourré d'inégalités. Mais si l'on supprime cette égalité, on peut craindre que le gap d'inégalité ne s'agrandisse dans des proportions dramatiques.

« J'aimerais penser que les futures civilisations sauront résoudre ce problème, mais je n'y crois pas vraiment. J'ai le sentiment que va se produire une séparation : deux espèces différentes coexisteront, l'une purement biologique et l'autre composée d'êtres téléchargés, et il est probable que la première va progressivement disparaître, du fait de ses limitations », conclut-il.

« Si un monde d’êtres téléchargés me semble être une amélioration par rapport à notre monde, c’est loin d’être une utopie », concède également Robin Hanson, dans un entretien accordé à la Brain Preservation Foundation. Professeur d’économie à l’université George Mason et chercheur à l’Institut pour le futur de l’humanité à l’université d’Oxford, Hanson a publié en 2016 Em, l’un des rares livres étudiant en détail les conséquences possibles de la généralisation du téléchargement des esprits. Pour lui, les téléchargement d’esprits humains, qu’il appelle « ems » (pour « émulations de cerveaux »), conduiront à la formation de clans hétérogènes. « Un clan em sera formé de toutes les émulations descendant d’un même humain originel. Et bien que chaque humain puisse créer un clan, une intense compétition économique conduira à quelques centaines de gros clans, issus des humains dont les esprits seront les mieux adaptés pour être productif dans le monde des ems. La transition à l’ère des ems produira ainsi une énorme inégalité en matière d’influence à long terme », avance-t-il.

Les ems travailleront la plupart du temps, ils seront performants et obsédés par leur travail. Ils vivront et travailleront essentiellement dans des réalités virtuelles de qualité spectaculaire, disposeront de durées de de vie illimitées et ne connaîtront jamais la faim, la douleur, la maladie ou la crasse », décrit-il, assurant que « le monde des ems est générateur d’une fantastique valeur.

Pour le reste, « Les ems seront bien plus clairs que nous ne le sommes pour arguer de leur conscience, et aucune de leurs caractéristiques identifiables ne démontrera qu’ils sont inconscients. Les ems domineront le monde et ne seront pas tendres avec ceux qui mettent en doute leur caractère conscient », imagine-t-il.

Une copublication Inria - Usbek & Rica

 

En attendant...

En attendant de disposer des moyens concrets de préserver un cerveau et le faire vivre sans corps biologique, plusieurs services existants proposent déjà de prolonger la vie après la mort, en version numérique.

Eterni.me. Encore en version beta, le service entend « recueillir vos pensées, vos histoires et vos souvenirs, puis les organiser et les utiliser pour créer un avatar intelligent qui vous ressemble ».

Elysway. Sorte de réseau social pour personnes disparues : chacun peut créer son profil de son vivant, en chargeant des proches de continuer à faire vivre la page après la mort. Un Facebook post-mortem, en somme.

Mytrustedwill. Un cran plus loin dans le bizarre, permet de laisser des messages d’outre-tombe. Emails, SMS et même messages vocaux pré-enregistrés pour fêter les anniversaires ou les grandes occasions sont envoyés (par une IA) à vos proches après votre mort.

Memori. Un appareil connecté qui lit les puces NFC apposées sur des objets courants, pour retranscrire les souvenirs qui leur sont associés. Il est alors possible de discuter avec le boitier comme si l’on parlait à la personne défunte, une IA élaborant le dialogue.

 

Crédits et légendes photos : CCO Public Domain, Pixabay ; Image de cerveaux issues de l'exposition "Amazing Cetaceans" au Muséum National d’Histoire Naturelle, CCO Public Domain ; Illustration inspirée de la série Black Mirror, par Butcher Billy ; DR Ramon MARTIN

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