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Le 04.04.2016

La robotique investit la "silver économie"

Machine Learning, big data, intelligence artificielle... Saviez-vous que les technologies les plus avancées sont désormais mises au service du maintien à domicile des personnes âgées ? Un enjeu de taille, puisqu'en 2060, la France comptera 2,4 millions de personnes en situation de dépendance du fait de leur âge...
ANG II et ANG-light, déambulateurs intelligents, © Inria / Photo H. Raguet
Jeanne, 88 ans, a retrouvé goût à la promenade. À l'aide de son nouveau déambulateur, elle peut à nouveau faire ses courses : au besoin, l'appareil la portera jusque chez elle sur le chemin du retour, grâce à un GPS intégré. À la maison, au moyen d'une simple télécommande, elle contrôle la télévision, mais aussi la lumière et le gaz, tandis qu'une alarme lui indique quand prendre ses médicaments. Ses enfants sont rassurés par le système de détection de mouvements qui les alerterait en cas de chute, et grâce à une tablette très simple d’utilisation, elle peut communiquer avec ses petits-enfants qui habitent loin d’elle. Pour se laver, un dispositif robotique a été installé dans sa salle de bain : un bras articulé est capable de l’aider à frotter ses pieds qu’elle a du mal à atteindre à cause de ses douleurs au dos. Enfin, si elle a besoin de se lever la nuit, un chemin lumineux se déclenche automatiquement, dès qu’elle pose un pied au sol... Utopique ? Plus pour longtemps...

 

Des équipes de recherche au service de la "gérontechnologie"

Si ces dispositifs ne sont pas encore disponibles sur le marché, ils sont bel et bien en travaux dans les laboratoires de recherche. Machine Learning, intelligence artificielle, robotique... Les technologies les plus avancées sont mises au service de la "silver economy", pour nous permettre, de plus en plus, de rester autonomes et à domicile plus longtemps... La question est d'actualité, puisqu'avec l’accroissement de l’espérance de vie et la séniorisation des baby-boomers, le nombre de personnes de plus de quatre-vingt-cinq ans ans devrait être multiplié par quatre avant 2050 et le nombre de personnes dépendantes, se chiffrer à 2,4 millions d'ici à 2060. Dans le même temps, le dernier baromètre "Autonomie 2015" de l’Ocirp démontre que 77 % des Français plébiscitent un maintien à domicile en fin de vie en cas de perte de l'autonomie. Pourtant, confrontées à cette situation, les familles peuvent vite se sentir dépassées... Une étude démontre qu'un mois en maison de retraite médicalisée coûte en moyenne 1 810 € (en 2014, hors Île-de-France), tandis que le recours à des aides à domicile se révèle lui aussi très coûteux et n’est pas non plus entièrement satisfaisant dans le cas d'un besoin d’un suivi permanent... Les robots seraient-ils la solution ?

 

Analyser et cibler les besoins

Jean-Pierre Merlet, chercheur au sein de l’équipe HEPHAÏSTOS d’Inria Sophia-Antipolis et spécialisé en robotique, consacrait jusqu’à une période récente l’essentiel de ses travaux à des projets industriels. Le changement s'opère en 2006 : « Nous avons publié un rapport dans lequel nous établissions que le service à la personne serait un domaine présentant des débouchés importants pour nos travaux », explique-t-il. C'est donc naturellement que l’équipe s’est réorientée vers les services spécialisés pour personnes fragiles. « Parmi les besoins essentiels de ces personnes, la mobilité est le premier. C’est la clé de l’autonomie. Très précisément, aller aux toilettes seul est le geste de la vie quotidienne qui est le plus souvent cité. Il pose des difficultés aux aidants et soulève des problématiques d’estime de soi et de dignité. » Les chutes, qui causent chaque année dix mille décès, sont également un sujet prioritaire de recherche.

Avant de lancer leurs travaux, les membres du consortium I-Support se sont d’abord intéressés aux besoins des personnes âgées. Ils se sont reportés à l’échelle de Katz, qui permet d’évaluer le degré de dépendance : mise au point par un médecin américain dans les années 50, elle établit une liste d’activités de la vie quotidienne (AVQ) qui, quand elles deviennent impossibles à réaliser, traduisent un début de perte d’autonomie. Les équipes d’I-Support, auxquelles collaborent des gérontologues, ont pu déterminer que la première AVQ perdue avec le vieillissement est la capacité à se laver. Ces conclusions ont encouragé les équipes du consortium à s’intéresser aux salles de bain pour y installer des robots d’assistance : équipés de caméras, deux bras mécaniques utilisent la vision 3D par ordinateur pour aider l’utilisateur dans sa toilette.

 

Evaluer l’acceptabilité des dispositifs

Professeure en sociologie à l’université de Sciences appliquées de Francfort, Barbara Klein a également enquêté auprès des personnes âgées et des professionnels de santé sur la réception de tels dispositifs. Menée en amont de la conception d’I-Support, une vaste enquête a permis aux équipes de mieux cerner dans quelle mesure un tel dispositif ferait écho auprès du public. « Nous avons soumis un panel de personnes de plus de soixante-cinq ans à un très long questionnaire. L’enjeu ? Mieux connaître leurs habitudes d’hygiène. À la fin, nous leur demandions s’ils accepteraient qu’un outil robotique soit installé dans leur salle de bain s’ils ne pouvaient plus se doucher seuls. Et la réponse était massivement positive. Ce qui apparaît clairement est qu’ils préfèrent qu’un robot accomplisse cette tâche, plutôt que d’être assistés par un tiers. »
Pour l’équipe de Barbara Klein, l’étape à venir sera de réaliser une évaluation à partir d’un prototype non-fonctionnel : de quoi permettre aux utilisateurs potentiels d’avoir une idée plus précise de la physionomie du robot, un aspect essentiel quand on sait que l'aspect de ces appareils influent sur leur acceptabilité. « Nous sommes confrontés à des personnes qui peuvent avoir des jugements très tranchés ; si, d’emblée, elles rejettent un dispositif, il est presque impossible de revenir en arrière. » Jean-Pierre Merlet donne l’exemple des colliers d’assistance que les personnes âgées peuvent actionner en cas de chute, pour appeler à l’aide. « En général, la famille l’offre au grand-père ou à la grand-mère. C’est terrible pour l’estime de soi ! Résultat, il reste au fond d’un tiroir et on a 85 % de retour après un an. » De fait, les équipes pluridisciplinaires ont compris que la technologie ne pouvait pas tout et se penchent de plus en plus sur les mécanismes d’acceptation des technologies. C’est la mission d’Hélène Sauzéon qui participe à DomAssist. Ce dispositif créé par l’équipe Phoenix d’Inria-Bordeaux permet de "commander" sa maison grâce à des outils très simples. Psychologue, Hélène Sauzéon est spécialisée dans les sujets liés au vieillissement. « Nous évaluons si le dispositif est agréable à manipuler, et cherchons aussi à savoir s’il est valorisant de l’utiliser pour les personnes âgées ou bien si elles le trouvent stigmatisant. », explique-t-elle. La chercheuse s’intéresse également à l’ergonomie des appareils : on ne peut demander à une personne âgée, peu familiarisée avec le numérique, d'apprendre à se servir quotidiennement de plus de trois technologies différentes... « Nous avons compris qu’il fallait créer des outils capables de réaliser plusieurs tâches. C’est pourquoi toutes les fonctionnalités de DomAssist sont liées à un système simplifié d’alertes et d'assistance sur une tablette tactile avec seulement une à deux étapes de navigation. » Le programme est également déployé sur une tablette tactile, mais avec une charte graphique adaptée et un nombre d’informations sur l’écran limité, qui permet à la personne de communiquer avec ses proches... en toute simplicité !

 

Séduire l’écosystème de l’assistance aux personnes âgées

Loin de s'adresser aux seules personnes âgées, les projets de robotique liés à l’autonomie doivent répondre de normes sociétales complexes. Hélène Sauzéon explique ainsi : « Tout un écosystème gravite autour de la personne âgée : aidants familiaux ou extérieurs, organismes, professionnels de santé, politique territoriale... On ne peut pas avancer sans en tenir compte : chaque projet doit être coconstruit en partenariat avec ces acteurs. » Pour élaborer Domassist, les équipes se sont donc longuement concertées avec ces intervenants, au cours de réunions qui leur ont permis d’affiner leur projet. La parole des aidants a permis de faire émerger la nécessité des outils technologiques de s’adapter aux individus utilisateurs. « Nous ne voulons pas bouleverser les habitudes des utilisateurs, ni leur offrir des outils qui réaliseraient à leur place des tâches qu’ils sont encore capables d’accomplir seuls. Il faut aussi garder à l'esprit que notre outil est là pour soutenir les aidants, non pour les remplacer. » Une parole qui s'appuie sur des démonstrations empiriques : « Nous avons mené des expérimentations au domicile de potentiels utilisateurs, afin de montrer que DomAssist offre des gains en santé importants. »
Jean-Pierre Merlet a lui aussi bien compris ce paramètre essentiel. Avec ses équipes, il a notamment mis au point un déambulateur capable de détecter des différences dans la marche de son utilisateur, afin de diagnostiquer plus tôt certaines pathologies comme l’arthrite. « Notre produit est très proche de la commercialisation, mais le processus est très long. Pour faire accepter un dispositif médical, il faut convaincre les médecins et passer à la moulinette administrative. » Il ajoute également que les dispositifs proposés doivent être abordables financièrement : le passage à l’échelle est une étape indispensable à tout projet gérontechnologique, de même que la possibilité de réaliser la maintenance des appareils à bas coût et simplement : « Si le robot tombe en panne, il faut qu’il soit réparable rapidement et qu’un technicien proche de chez la personne puisse intervenir », précise-t-il. Enfin, les systèmes robotiques doivent s’intégrer au domicile de la personne sans être trop invasifs. « C’est compliqué : par exemple, nous sommes capables de réaliser des robots pour aider une personne à se déplacer. Mais une machine capable de soulever le poids d’une personne est forcément très imposante et ne peut pas s’adapter à l’exiguïté du domicile des personnes. Heureusement il existe d'autres solutions bien moins intrusives comme le robot que nous avons installé dans notre appartement d'expérimentation. Et il convient d'être clair : la technologie n'a pas pour but de se substituer aux aidants mais de leur faciliter la vie en leur permettant de se focaliser sur les relations sociales des personnes fragiles, élément-clé de leur bien-être. »

 

Résoudre les questions éthiques et juridiques...

Les interrogations sont nombreuses, et de première importance : en cas d’accident ou de problème, qui en portera la responsabilité ? Le constructeur, le concepteur... ou l'utilisateur ? Une autre crainte latente est le renforcement de la solitude des personnes âgées que pourrait occasionner la "robotisation" de l'assistanat. Pour border l'ensemble de ces sujets et tenter d'apporter des réponses, Véronique Aubergé, spécialisée en robotique, et Vincent Rialle, chercheur en gérontologie, ont mis en place une chaire consacrée à l’éthique dans la robotique d’assistance.

 

Le robot-assistant : mouchard ou ami prévenant ?

DomAssist dispose d'un dispositif équipé de détecteurs de mouvements, qui permet de prévenir la famille en cas de chute ou de situation anormale. Précision importante, « Les données sont totalement anonymes sur nos serveurs et tout le processus a été soumis au Comité opérationnel d'évaluation des risques légaux et éthiques d’Inria », explique Hélène Sauzéon. Jean-Pierre Merlet et ses équipes travaillent sur un déambulateur capable d’enregistrer les données de marche de leur utilisateur. De très légers dysfonctionnements, imperceptibles à l’œil nu, peuvent ainsi être repérés et pris en charge de façon anticipée : un début d'arthrose peut ainsi être traité dès son apparition. « Les médecins nous expliquent régulièrement qu’ils ne disposent pas de suffisamment de données sur l’état de santé de leurs patients. Le numérique et les outils que nous mettons au point peuvent nous aider à faire cela », explique Jean-Pierre Merlet. Pas de crainte à avoir, cependant : les utilisateurs frileux pourront à tout moment désactiver la transmission de données... Quant aux équipes du chercheur d’Inria Sophia-Antipolis, elles sont plus ambitieuses encore : leur déambulateur est capable d’avoir une vision de l’espace qui l’entoure et de contrôler sa trajectoire. S’il constate que l’utilisateur est sur le point de se cogner en passant le pas d’une porte, il peut corriger le mouvement... sans l’indiquer à la personne. Meilleur pour l’estime de soi, et donc pour la santé de la personne : le robot est bel et bien capable de savoir quand il n'est pas indispensable de dire toute la vérité !

 


 

Pour aller plus loin :

 

Crédits et légendes photos : ANG II et ANG-light, déambulateurs intelligents - © Inria / Photo H. Raguet ; Grand-père - © Anna Lurye - Fotolia ; Déambulateur Euthénia avec Ting Wang et Bernard Senach d'HÉPHAÏSTOS, 2015 - © Inria / Photo É. Garault ; Hélène Sauzéon, Benjamin Bertran et Charles Consel, PHOENIX, 2015 - © Inria / Photo É. Garault ; Robot d'aide à la personne, Maïa - © Inria / Photo H. Raguet ; Appartement expérimental pour Dia Suite Box, PHOENIX, 2013 - © Inria / Photo P.-O. Gaumin

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