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Le 02.07.2013
Par : Christophe Deshayes et Jean-Baptiste Stuchlik

Le numérique et le bonheur

A l’heure des révélations préoccupantes de l’affaire Snowden, la confiance dans les technologies numériques semble être en berne… Pourtant, deux auteurs engagés nous assurent que numérique peut rimer avec bonheur. Entretien.
© Bolot / iStockphoto

Christophe Deshayes et Jean-Baptiste Stuchlik, vous venez de publier chez Armand Colin le « Petit traité du Bonheur 2.0 ». N’est-ce pas un peu surprenant d’associer les technologies numériques à la quête du bonheur ?

CD & JBS : Oui, cela peut surprendre car on a pris l’habitude d’associer l’ordinateur avec une certaine deshumanisation du monde, le stress, la surinformation ou la cybersurveillance. Ces technologies numériques sont tellement perçues comme intrusives voire agressives que certains gourous du bonheur tentent de nous convaincre que le seul moyen d’être heureux est de supprimer les écrans, ou à tout le moins de s’en tenir le plus éloigné possible. Pourtant une chose semble admise en matière de bonheur : point de recette miracle, c’est une quête personnelle à la recherche d’un équilibre toujours instable, ici et maintenant.

Toutes les tentatives de trouver son bonheur dans un monde idéalisé sont vouées à l’échec. Nous devons trouver ce qui nous rendra heureux dans cette vie. Or, tout le monde le sait, nous vivons à l’ère du numérique, que cela nous plaise ou non. Le monde de demain sera encore plus numérique que le monde d’aujourd’hui. Il est urgent de dédiaboliser le numérique.

Il y a une bonne nouvelle : des technologies vraiment innovantes émergent et vont nous permettre d’améliorer notre vie quotidienne,

La question est donc : comment réinventer le bonheur à l’heure du numérique ? Il y a une bonne nouvelle : des technologies vraiment innovantes émergent et vont nous permettre d’améliorer notre vie quotidienne, en prenant notamment davantage soin de nous-mêmes et des autres.

Ces technologies qu’on appellera les technologies du bien-être et du bonheur combinent de très nombreux dispositifs mais la place du smartphone est prédominante. Là encore nous devons changer notre regard. Quand on pense au numérique l’image qui nous vient à l’esprit est celle de l’ordinateur alors que celle qui devrait nous venir est celle du smartphone qui est un objet que l’on porte tout le temps sur nous. Il s’agit d’une véritable extension de nous-même qui fait téléphone bien sûr, mais aussi terminal internet, messagerie, connexion aux réseaux sociaux, visioconférence, multimédia… Cet objet est entré dans notre intimité. C’est ce avec quoi nous avons le plus de contact au quotidien. Il serait temps de s’en faire un allié.

Dans votre livre vous montrez en effet comment nos aspirations sont souvent entravées par la force de nos habitudes quotidiennes. Selon vous, certaines technologies, en nous aidant concrètement à changer nos comportements, permettraient de nous libérer nous -mêmes…

CD & JBS : Oui, c’est l’un des points principaux du livre. Nous savons plus ou moins confusément que nous vivrions plus heureux si nous arrivions au moins à prendre un peu soin de nous et des autres, d’améliorer notre qualité de vie et celle de nos proches et de nous rendre compte de cette amélioration. Car encore faut-il être conscient de son bonheur pour être vraiment heureux.

Améliorer notre quotidien est très personnel. Pour les uns il s’agira en priorité de rencontrer davantage d’amis, pour d’autres il s’agira de trouver l’amour, pour d’autres encore il s’agira d’harmoniser la vie familiale, d’arrêter de fumer, de faire davantage de sport, de penser positif et de moins ressasser d’idées noires ou encore de contrôler son poids…

Des technologies nouvelles nous permettent d’agir sur nos comportements afin de sortir de nos habitudes et de réussir un véritablement tour de force : changer. Par exemple, en numérisant des éléments de sa vie grâce à des capteurs ou prenant des photos de ses faits et gestes, on prend du recul par rapport à ses habitudes, on peut casser ses conditionnements et on commence à changer dans tous les domaines de la vie.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Oui, en prenant chaque jours au moins trois photos de moments agréables et en les partageant dans un journal de gratitude, on change positivement son humeur, son estime de soi, bref son mental. Une journalisation de son activité physique via un bracelet podomètre, ou de son alimentation joue un rôle positif sur notre style de vie trop sédentaire et une alimentation trop riche. Ce phénomène est connu sous le terme technique « quantified self » mais également sous celui de « santé connectée », mais il ne s’agit que d’une petite partie du phénomène qui s’annonce.

Quels sont les secteurs économiques qui pourraient être touchés ?

Il est difficile de cerner le champ du bonheur numérique mais le seul coaching numérique représente un énorme potentiel. Des sites de contenus se diversifient, avec un onglet « se coacher », d’autres développent des partenariats avec des spécialistes (amincissement, rencontres thématiques…). D’autres encore proposent des envois de SMS d’encouragement ou de rappel ou d’astuces pour tenir ses résolutions… Les assurances de santé commencent à offrir aux USA des remises sur les cotisations, pour ceux qui se prennent ainsi en main.

L’autre domaine qui va être touché est celui du bien-être au travail qui va, lui aussi, bénéficier de plus en plus des apports de ces nouvelles technologies numériques. Les anglo-saxons les mobilisent dans une approche pragmatique du bien-être des salariés, qui diffère de la culture française, très focalisée sur la souffrance au travail et les risques psychosociaux. La moitié des entreprises américaines devrait utiliser d’ici 2015 une plateforme numérique pour organiser auprès des collaborateurs des challenges de bien-être. La France, mondialement reconnue comme un endroit où il fait bon vivre, saura-t-elle s’approprier ces technologies du bien-être, et en faire un levier stratégique de croissance ?

 

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