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Le 30.08.2017
Par :
Dominique Fidel - Citizen Press

Maison intelligente : une amie qui vous veut du bien (ou pas)

Plus utile, plus performante, plus simple, moins chère… La domotique est morte, vive la maison intelligente ! Voyage au cœur d'un univers en pleine reconfiguration où les avancées technologiques ne doivent pas faire oublier les questions éthiques.
Quand Pierre Sarda retrouve son pavillon en banlieue de Bruxelles, les portes de son garage s'ouvrent toutes seules. Si sa voiture est sale, deux jets se déclenchent à son passage, bientôt suivis d'un rideau d'infrarouges qui assècheront la carrosserie. Dans son jardin, la tondeuse s'active en silence. À l'étage son bébé dort en toute sécurité, sous l'œil discret d'une caméra qui surveille ses moindres mouvements. S'il fait froid dehors, les radiateurs se règlent d'eux-mêmes pour offrir un confort optimal à la petite famille tout en régulant les dépenses énergétiques. Un air de déjà vu ?

Rien d'étonnant car ce reportage sur l'un des pionniers de la domotique date de 1979.  Le hic : il aurait pu être tourné en 1989, 1999 ou 2009 sans que le spectateur ne remarque de grands changements. "Pendant trois décennies on a vanté les mérites de la domotique et de la maison intelligente mais dans les faits il s'agissait essentiellement d'un assemblage d'automates reliés au tableau électrique. C'était aussi onéreux que complexe à mettre en place et à utiliser. Résultat : la domotique n'a convaincu qu'une toute petite niche de passionnés." Un constat sans concession, d'autant plus frappant qu'il est signé François-Xavier Jeuland, président de la Fédération Française de Domotique… 

Morte avant d'avoir réellement existé, la domotique ? Pas si vite : au tournant des années 2010 l'Internet des Objets a bouleversé la donne. Détecteurs de présence, thermostats, pèse-personnes, bracelets d'activité, thermostats, caméras, stations météo... tous ces objets sont désormais capables de capter les signaux de leur environnement, communiquent entre eux et se pilotent de plus en plus aisément avec l'arrivée des plateformes mobiles boostées à l'intelligence artificielle, telles HomeKit (Apple), Google Home ou Amazon Echo. "Plus simple à mettre en œuvre et moins chère à l'achat, cette domotique 2.0 est nettement plus satisfaisante du point de vue utilisateur. D'ailleurs, la progression constante des ventes d'objets connectés – près de 4 milliards d'unités pour la seule année 2016 -  laisse présager un élargissement conséquent de la base d'usagers dans un avenir proche", poursuit François-Xavier Jeuland. Les domaines qui montent : les loisirs et le multimedia, la sérénité (détecteurs de présence, caméras…) et le maintien à domicile des personnes en perte d'autonomie.

L'autonomie en ligne de mire

Ce dernier axe est d'ailleurs au cœur des travaux de deux équipes Inria. À Bordeaux, l'équipe Phoenix développe depuis quatre ans la plateforme DomAssist. "Le dispositif repose sur une quinzaine de capteurs - de mouvements, de contact (porte, placard, tiroirs) et des contrôleurs de prise – et sur deux tablettes : une qui sert de point d'interaction centrale et l'autre dédiée aux activités sociales", détaille Charles Consel, responsable de l’équipe Phoenix. DomAssist a été conçue avec une approche centrée sur l'utilisateur. L'ensemble fonctionne comme un "appstore" modulable en fonction des besoins de la personne âgée en termes de participation sociale, de sécurité ou pour l'assistance aux activités du quotidien. "Nous l'avons souhaité bidirectionnelle :"

Dans un sens, les capteurs nous permettent de suivre les indicateurs clés du vieillissement et dans l'autre, le système permet d'interagir avec la personne pour la rendre autant que possible acteur de son autonomie.

Après un premier pilote mené auprès de 24 personnes, DomAssist franchit actuellement une nouvelle étape avec un déploiement sur 100 testeurs et un projet de start-up porté par un membre de l'équipe.

A Nancy, l'équipe Larsen travaille, elle, sur l'appartement intelligent pour le service à la personne en se focalisant sur la sécurisation du maintien à domicile des personnes âgées. Pour ce faire, elle s'appuie notamment sur un appartement-laboratoire bardé de capteurs. "Il dispose notamment d'un sol sensible composé de dalles sur plots incorporant chacune des capteurs de pression, un accéléromètre et un magnétomètre, explique François Charpillet, responsable de l’équipe Larsen. Ce système permet de suivre les déplacements des occupants de l'appartement, d'évaluer leur fragilité via des indicateurs tels que la longueur de pas, la vitesse, le temps d'appui et bien sûr de détecter les chutes…" Dans le cadre du même projet, l'équipe Larsen planche parallèlement sur des robots compagnons destinés à porter assistance en cas de problème et sur un réseau de caméras de profondeur qui recomposent en trois dimensions l'environnement et ses occupants, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités de suivi des activités et des fragilités des personnes âgées.

 

Accessibilité et sécurité

Au-delà de leurs différences, les travaux menés à Nancy comme à Bordeaux s'inscrivent dans la même volonté de déployer des environnements intelligents, certes, mais aussi respectueux de l'intimité et de la volonté des personnes concernées. Cela peut sembler être une évidence mais cette dimension d'acceptabilité est aujourd'hui fondamentale pour l'avenir du secteur tous domaines d'applications confondus. Et ce n'est pas la seule ! Pour Mathieu Gallissot, expert en technologies numériques pour l’habitat au CEA-Leti, les concepteurs d'objets connectés au service de l'habitat intelligent sont aujourd'hui confrontés à deux autres grandes questions :

La première question porte sur l'accessibilité, en particulier sur ce qu'on appelle le commissionning, c'est à dire la mise en place et la configuration des appareils. Et sur ce plan il y a de larges marges de progrès en termes d'intuitivité et de fiabilité !

 

Le second axe est celui de la sécurité, un domaine très vaste et d'autant plus difficile à appréhender qu'il est essentiellement guidé par les avancées des cybercriminels. L'an dernier, le malware Mirai avait ainsi semé la panique en se servant d'objets connectés pour mener de puissantes attaques en déni de service… Et le tempo des assauts devrait aller en s'accélérant. "Des chercheurs ont récemment démontré qu'on pouvait introduire un rançongiciel dans un thermostat connecté. D'autres ont également prouvé qu'il était possible de pirater des ampoules connectées !", poursuit Mathieu Gallissot. "C'est un défi de taille pour la filière !"

 

Qui est le plus intelligent ?

Philosophe spécialisé dans les questions relatives aux technologies d'information et de communication, Jean-Michel Besnier a, lui, d'autres préoccupations. A ses yeux la maison intelligente est une menace… pour l'intelligence humaine.

L'être humain est intelligent parce qu'il sait résister aux instincts et aux automatismes.

"En déléguant la gestion de son logement et de son confort à des automates et à des algorithmes l'homme rend son intelligence superflue… A barder nos intérieurs de gadgets qui prennent les décisions qui  nous concernent à notre place sans la moindre considération pour notre personne, nous courrons le risque de la désubstantialisation ! Mais les choses changeront peut-être quand la maison connectée telle que nous la connaissons actuellement laissera plus de place aux intelligences artificielles qui seront en mesure de prendre en compte les signes que nous émettons et pas seulement les signaux qui reflètent nos activités."

Ce constat est partagé par James Crowley. Responsable de l'équipe Pervasive Interaction du centre Inria Grenoble – Rhône-Alpes - qui réunit 25 personnes autour de l'étude et de la conception de systèmes sensibles au contexte humain – il dirige aussi Amiqual4Home (pour Ambient Intelligence for Quality of Life), un équipement d'excellence financé dans le cadre du programme Investissements d’Avenir de l’Agence Nationale de Recherche. Inauguré à l'été 2015, il comporte notamment un appartement instrumenté de 87m2. A ses yeux "la logique centrée sur l'automate propre à la domotique n'a jamais tenu ses promesses malgré l'intrusion d'internet. Aujourd'hui, avec la conjugaison de l'Internet des objets, du Cloud et du deep learning, nous assistons à l'émergence de services attractifs et réellement adaptés à nos attentes et à notre contexte… pour peu qu'on accepte de céder nos données les plus personnelles." Nous en sommes là : maintenant que nos logements sont enfin sur le point de devenir réellement "smarts" ils pourraient dans le même temps se révéler menaçants pour notre intelligence comme pour notre vie privée… "Mais une autre voie est possible : celle de la maison écologique qui s'appuie sur un système d'interactions entre agents autonomes échangeant des services", ajoute James Crowley.

L'idée ici est de ne pas confier ses données à des algorithmes distants et incontrôlés mais de créer des écosystèmes où les objets dotés de capacités de perception, d’action, d’interaction et de communication deviendraient à la fois consommateur et fournisseur de service en local, sous le contrôle exclusif de l'humain… qui devra veiller à rester toujours plus intelligent que son habitat !

 

CES 2017 : quelle smart home pour demain ?

Avec une zone dédiée 30% plus grande que les années précédentes, la maison intelligente était incontestablement l'une des stars de l'édition 2017 du Consumer Electronic Show de Las Vegas. Gigantesque foire à l'innovation où le pire côtoie allègrement le meilleur, l'événement a tout de même permis de dégager plusieurs tendances. La première porte sur la transformation des interfaces homme/machine, source de mécontentement chez bon nombre d'utilisateurs. Parmi les innovations présentées figurent notamment des capteurs de geste qui permettent de contrôler des objets à distance et des télécommandes – enfin – réellement universelles. Le deep learning fait aussi une entrée remarquée dans le petit monde de l'habitat intelligent : les aspirateurs sont désormais capables de mémoriser les obstacles qu'ils rencontrent et les frigos produisent des glaçons à l'heure de votre retour du bureau car ils savent que vous aimez les boissons fraîches… Enfin le millésime 2017 aura également été placé sous le signe des robots de maison. Du "laundroid" plieur de linge au robot assistant capable d'anticiper vos besoins et de s'adapter à votre humeur aux innombrables humanoïdes plus mignons les uns que les autres… il y en avait pour tous les goûts !

 

Le saviez-vous : qu'est-ce que le deep-learning ?

Dérivé du Machine learning (apprentissage automatique), l'apprentissage profond est un outil d'apprentissage par classification basé sur des "réseaux de neurones" artificiels permettant à un programme informatique d'affronter des défis complexes comme la compréhension du langage parlé ou la reconnaissance des visages.

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