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Le 09.03.2014

« Programmer c'est avant tout créer »

David Roche est professeur de sciences physiques et d'ISN (informatique et sciences du numérique) au Lycée Guillaume Fichet de Bonneville en Haute Savoie. Pour Inriality, il commente les chiffres du Baromètre Inria 2014 et raconte sa vision de l'éducation au numérique... Entretien.

Selon le Baromètre Inria, 75% des Français sont favorables à l'introduction de l'option Informatique et sciences du numérique avant la terminale. Vous enseignez cette matière depuis plusieurs années : que vous évoque ce chiffre ? Selon vous est-ce souhaitable et est-ce possible ?                               


Tout d'abord, est ce souhaitable : oui ! Il y a actuellement un débat qui oppose les personnes qui pensent qu'il suffit de savoir utiliser le numérique, à ceux qui veulent "ouvrir la boite noire" pour comprendre l'informatique marche. Je pense qu'il est fondamentale d'allier les deux. Aujourd'hui certains élèves croient qu'Internet est "dans" leur box, ils ne s'imaginent pas une seconde comment ce réseau fonctionne... Il est nécessaire de fournir une initiation à l'informatique à tous les élèves. L'idée n'est pas de leur apprendre à coder pour qu'ils deviennent développeurs, mais de leur transmettre quelques notions d'informatique pour qu'ils comprennent mieux le monde dans lequel ils évoluent (il est important que tous ceux qui désirent apprendre à programmer aient la possibilité de le faire).

Ensuite, c'est possible sur le plan pédagogique. Je pense que l'on peut enseigner l'informatique dès la fin de l'école primaire. La logique de la pensée algorithmique peut facilement être abordée de façon détournée, avec l'informatique sur papier ou des jeux algorithmiques. Et dès le début du collège, il est envisageable de passer par des outil purement graphique, permettant de s'initier au code, par exemple Scratch.

En revanche sur le plan des ressources en enseignants, je suis très pessimiste sur le passage à l'échelle. Nous faisons face à une pénurie de candidats. La raison est que la formation pour devenir enseigner l'ISN demande énormément d'investissement personnel, investissement qui est mal reconnu par l'institution. Les plus passionnés ont déjà embarqué, malgré ses conditions difficile. Mais si on veut recruter d'avantage d'enseignants, il va falloir envisager la mise en place d'un CAPES et d'une agrégation (interne et externe) d'informatique

1 Français sur 2 favorable à l'apprentissage du code
Extrait de l'infographie Les Français et le numérique


Vous êtes également professeur de sciences physiques au lycée. Est ce que l'enseignement de l'informatique est différemment des autres sciences ?


Je voudrais d'abord rappeler une chose : l'informatique est définitivement une science. Pour beaucoup elle n'est qu'une technique, et pourtant, sans qu'on s'en rende toujours compte, l'informatique mobilise des concepts théoriques qui en font bien une science. 

Pour en revenir à la question, j'enseigne l'informatique aux terminales S qui ont choisi cette spécialisation, mais aussi aux élèves de première et de secondes qui ont choisi de suivre cette option via des heures d'Accompagnement Personnalisé.  Je crois que l'on ne peut pas faire un cours magistral de programmation au lycée, c'est l'assurance que les élèves décrochent. Je fonctionne donc avec une pédagogie de projet, comme ça a d'ailleurs été voulu dans le programme d'ISN.

Au cours des premiers mois, les élèves réalisent des activités pratiques sur ordinateur, ce qui leur permet de découvrir les concepts fondamentaux de l'informatique, mais de façon détournée. Chaque activité est déjà un mini projet en soi : ils réalisent de petits exercices où ils doivent écrire de tout petits programmes. Cela demande beaucoup de préparation à l'enseignant, mais ça permet ensuite à chaque élève de progresser à son rythme. L'enseignant ne fait "que" circuler dans la salle et répondre à leurs questions lorsqu'ils sont coincés. Ensuite une fois qu'ils maitrisent les bases, les élèves se lancent dans la réalisation d'un projet personnel comme le développement d'un jeu vidéo ou d'une web app.

Les résultats du Baromètre Inria, montrent qu'une forte proportion d'étudiants sont tentés par des carrières dans le numérique, mais il y a un fort déséquilibre entre filles et garçons. Est ce qu'on constate le même décalage au lycée ?


En réalité la première année où l'ISN a été mis en place, il y avait, dans notre lycée, plus de filles que de garçons, et j'en étais très fier ! Cette année nous avons doublé les effectifs et nous sommes revenus à un 50-50, ce qui est un très bon score. En revanche en classe de seconde, où j'anime un atelier optionnel sur l'informatique, il n'y a quasiment que des garçons. Je pense que c'est parce que cette option avait été présentée comme une "option de geek" où geek veut d'ailleurs dire "joueur de jeux vidéo" ce qui n'est pas très correct.

En ce moment je fais la tournée des collèges et j'essaye de faire passer le message suivant : ce n'est pas parce que vous ne jouez pas aux jeux vidéo que vous n'aimerez pas programmer. Et quand on choisi le bon angle, beaucoup de filles sont intéressées ! Parce que programmer c'est avant tout être créatif. 

C'est quelque chose sur lequel j'insiste beaucoup : au lycée, l'informatique est une des rare chose qui permet aux élèves d'être vraiment créatifs. La conséquence est qu'ils s'investissent énormément, parce que c'est à eux, c'est leur projet, c'est leur travail. Et le prof est là pour les aider pas pour leur imposer quoi que ce soit. Je dois parfois dire aux élèves de sortir de la salle à la fin du cour, alors qu'en général ils sont prêts à partir dès que la sonnerie retenti ! J'ai même des élèves de mon cours d'ISN - les seuls à qui je donne mon adresse - qui m'envoient des mails le samedi à 22h, pour que je les aide à debugger un bout de code...

Est ce que l'aspect création ne pourrait pas être une façon d'intéresser des élèves qui ne  sont pas dans un cursus scientifique ?


Oui c'est d'ailleurs pour cela qu'à la rentrée prochaine nous allons mettre en place un club d'informatique et un club de Création de Jeux vidéos. Actuellement nous proposons aux élèves de première et seconde un option Informatique à travers les heures d'Accompagnement Personnalisé. Le problème est qu'en première nous n'avions accès qu'aux élèves de première S. En créant un club, nous sortons des heures d'enseignement et nous nous ouvrons à tous les élèves du lycée y compris la section professionnelle.

Quittons le lycée, quel dispositif pourrait permettre d'initier tout type de public à l'informatique ?


Ici on touche à la question de la motivation. Pour des personnes déterminées, qui savent ce qu'elles veulent apprendre, il existe de très bon cours en ligne comme OpenClassroom [interview de son co-fondateur par Inriality] ou CodeAcademy (en anglais).

En revanche pour des personnes vraiment en phase d'initiation, je pense qu'il faudrait créer des clubs, par exemple dans des maisons de quartiers. Quelque chose sur le modèle des activités que j'ai mises en place dans mes cours. Car avec un public de débutant, le risque est que les personnes se découragent dès qu'elles rencontrent un problème. Pour éviter celà, il faut qu'elles aient accès à une personne ressources dès qu'elles sont bloquées. Par exemple simplon.co est une excellente initiative, qui gagnerait à être dupliquée.

 

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