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Le 15.01.2013

Le numérique, la crise et nous

L’année 2013 semble vouée à la crise selon la plupart des experts européens. Parmi les facteurs de relance économique ou de lutte anti-crise, que peut-on raisonnablement attendre des technologies numériques ? La réponse mitigée de Marc Giget, président de l’Institut Européen de Stratégies Créatives et d’innovation et fondateur du Club de Paris des Directeurs de l’innovation.

> En quoi le numérique peut-il contribuer à une sortie de crise ?

Nous sommes dans une période de promotion d’un champ technologique nouveau, le numérique. Cela produit une vision « digitalisée » du monde mais cette approche mono-technologique est un phénomène très spécifique à la France. Notre tendance est de surestimer les possibilités de transformation économique et sociale du numérique, de le placer toujours au premier plan, comme s’il déterminait tout le reste, alors qu’il n’est, et c’est déjà fondamental, qu’un élément clef de solutions.

C’est oublier les dimensions profondément humaines et matérielles d’une crise économique : le souci de l’emploi, du logement, d’une alimentation correcte, du financement des études, la peur d’être désocialisé ou déclassé... Le résultat est que nous avons tendance à examiner les problèmes de notre société à travers le prisme numérique, avec l’illusion de les considérer sous un œil neuf et pragmatique.

> Ces attentes seraient particulières à la France ?

J’observe dans d’autres pays que cette approche réductrice n’a pas cours, au contraire. Les réflexions et les actions vont dans le sens d’un approfondissement et d’une radicalisation : on ré-examine nos connaissances anthropologiques, sociologiques, économiques et philosophiques sous un angle délibérément humaniste et progressiste. C’est cette vague-là qui balaie la planète actuellement !

En France, on continue de parler d’économie de la connaissance, au moment où se développent de vives inquiétudes quant à la fermeture de sites industriels nationaux. Il serait raisonnable de redevenir plus terre-à-terre et de se demander : en quoi nos produits ou technologies sont-ils des solutions pouvant intéresser d’autres pays ? Presque aucun « produit numérique » n’est conçu ou fabriqué en France : il est normal que le public s’interroge sur sa capacité à nous sortir de la crise. Vus de l’étranger, notamment d’Inde ou de Chine, nous apparaissons ainsi comme coupés des réalités. Et vus de France, pour prendre l’exemple de nos pôles de compétitivité, nous constatons un manque d’efficacité dans l’innovation concrète, seule susceptible de changer la vie des gens en temps de crise.

> Quelles sont les potentialités du numérique qui mériteraient d’être développées ?

Certes, le numérique a de grandes potentialités mais à condition d’être mis au service de la société et non l’inverse. Or, les dynamiques industrielles actuelles ne vont que rarement dans ce sens. Il y a aujourd’hui un problème de dialogue entre les technologies numériques et les autres, c’est-à-dire les technologies métier : les premières ne sont pas assez à l’écoute des secondes. Portées par leur propre dynamique, les technologies numériques roulent pour elles-mêmes en quelque sorte, avec le mythe d’un monde numérique qui échapperait aux contraintes du monde réel.

> Quel type d’innovation est porteur de sortie de crise ?

Au niveau des individus, une crise entraine une forte baisse globale du pouvoir d’achat et un recentrage sur les besoins fondamentaux. Par conséquent, les innovations pertinentes sont les innovations de rupture qui réduisent drastiquement les coûts, c’est-à-dire de 25 à 50 %, qui plus est en améliorant le service fourni. Les technologies, numériques et autres, ne devraient pas l’oublier mais plutôt se soumettre à l’amélioration effective de la vie des gens. Et aujourd’hui, très peu rêvent d’une vie « digitale »... Les technologies sont et restent des éléments de solution et non des buts en soi.

Avec des baisses de 25% à 50%, on repart dans une création nette de richesse : on voit naître des produits et des entreprises révolutionnaires grâce auxquels les populations peuvent à nouveau satisfaire leurs besoins fondamentaux. Ce mécanisme peut concerner les grandes crises ou les crises sectorielles. Par exemple, l’arrivée de Microsoft et de logiciels standardisés sur micro-ordinateurs a cassé les prix sur un marché de gros calculateurs et de développement à façon. Un autre exemple d’innovation radicale et de compression des coûts : le network O3b qui vise à apporter Internet et téléphonie à bas coûts à près de 3 milliards d’oubliés (other 3 billions).

En pareil cas, quelques années suffisent pour produire des entreprises leaders au niveau mondial. Leur réussite repose sur leur capacité à introduire un critère d’extrême efficacité qui relance l’activité en cassant les coûts. Je donne une présentation détaillée de tels exemples dans les conférences filmées Innovations et sorties de crises d'hier et de demain.

> Quelles initiatives ou plateformes Internet vous semblent susceptibles d’apporter de vrais changements et pourraient survivre à la crise ?

Il y a, d’une part, les plateformes dédiées à l’innovation par la co-création et la co-conception, qui sont très efficaces et constituent un réel progrès, telles que Innocentive, NineSigma et d'autres. Les plateformes de recueil des contributions permettent aussi de très larges coopérations, comme pour la Fiat Mio, première voiture conçue en open source, avec plus de 10 000 contributions retenues pour sa définition.

Et, d’autre part, on voit se développer des plateformes qui apportent à la population des solutions concrètes à la crise. Elles reposent bien souvent sur une économie du partage, c’est-à-dire qu’elles ne se cantonnent pas à faire la charité mais elles innovent : en introduisant de nouveaux modèles économiques (à la manière de Kisskissbankbank et du crowdfunding...), en contribuant à casser les prix d’accès (à la manière de venteprivée.com, leboncoin.fr...), en facilitant le partage ou le troc de vêtements (pretachanger.fr), de repas (super-marmite.fr), d’appartements, de voitures (Cityzencar.fr)...

Plus généralement, la rapidité avec laquelle de nouvelles initiatives industrielles ou commerciales se développent montre que nos sociétés s’adaptent plutôt vite et bien pour une sortie de la profonde crise actuelle. Et pour soutenir notre moral rappelons que, depuis le siècle de Périclès, une quinzaine de crises de cette ampleur ont été traversées !

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