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Le 20.09.2017
Par :
Cyril Fiévet - Usbek & Rica

2067, quand argent et valeur se réinventent

[Copublication] L’univers de Star Trek – la série de science-fiction qu’il n’y a guère besoin de présenter – se caractérise notamment par la disparition de l’argent, devenu totalement obsolète. Le travail est indissociable du loisir, les ressources sont abondantes, distribuées et partagées, intelligences artificielles et robots assurent les tâches ingrates, tandis que des réplicateurs, librement disponibles, permettent de tout produire à la demande.

D’autres auteurs ont caressé des utopies similaires. Cory Doctorow, journaliste et blogueur émérite, décrivait dans un roman de science-fiction en 2003 une société où la monnaie traditionnelle a été supprimée pour devenir entièrement basée sur la réputation des personnes. La richesse provient alors de leurs actions et comportements, et de la façon dont ils sont jugés et appréciés par les autres. 

Quelques années plus tard, le film In Time proposait une vision plus pessimiste, avec un monde où la monnaie universelle est le temps de vie. Les humains sont génétiquement programmés pour mourir à 25 ans, mais chacun peut acheter/vendre des minutes de vie supplémentaires...

S’il est probable que argent et monnaie n’auront pas disparu en 2067, on peut s’attendre à de vastes transformations dans ces domaines, suivant des tendances émergentes apparues dans les années 2010. Les nouveaux acteurs affluent dans le monde de la banque et du crédit, tandis que Bitcoin et les blockchains font la une des médias et font germer l’idée d’une pluralité monétaire inédite. Les monopoles semblent prêts à vaciller et la création de valeur semble se déplacer.

La monnaie en questions

La création de monnaie sous sa forme actuelle est de plus en fustigée. « Contrairement à ce qu’on croit, ce ne sont pas les Etats ou les banques centrales qui créent la monnaie, mais les établissements bancaires privés. Et ils le font via le crédit (aux particuliers, aux entreprises et aux Etats). Nous utilisons tous des euros privés créés par les banques, en vertu d’un oligopole privé établi par la loi », rappelle Ariane Trichit, maître de conférences en économie à l'Université d'Auvergne qui concentre ses recherches sur les monnaies non bancaires  (Usbek & Rica, juin 2017). Un principe qui, selon elle, confère au système monétaire et financier actuel « une instabilité intrinsèque, générant des crises de plus en plus fréquentes, susceptibles d’aboutir à son effondrement ». Elle conclut :

Nous avons besoin de revenir à une diversité monétaire, garante d’un système monétaire et financier stable : différentes monnaies pour faire différentes choses.

De fait, l’avenir semble pointer vers un système monétaire autrement plus diversifié. Des alternatives aux monnaies traditionnelles se multiplient et gagnent en popularité, commençant à peser un poids non négligeable sur l’économie globale. 

D’un côté, les monnaies locales complémentaires – une cinquantaine en France – entendent répondre au besoin d’une communauté géographique délimitée. L’Abeille dans le Lot et Garonne, la Doume à Clermont-Ferrand ou l’Eusko dans le pays Basque reposent sur des principes similaires : favoriser le commerce de proximité, renforcer le tissu social, soutenir l’économie locale, et s’opposer à la spéculation monétaire en misant sur le développement durable.

De l’autre, les crypto-monnaies, nées dans le sillage de Bitcoin, connaissent une effervescence médiatique et financière sans précédent, tout en imposant la blockchain comme une technologie protéiforme capable d’instaurer de nouveaux modèles, dans quasiment tous les domaines. Plus de 1000 crypto-monnaies de types multiples, pesant globalement quelques 160 milliards de dollars en capitalisation de marché (dont 45% représenté par Bitcoin), entendent devenir autant d’alternatives aux paiements et échanges interbancaires, ou servir de monnaies spécialisées pour des usages précis (du jeu vidéo à l’achat de musique ou à la gestion des droits d’auteur, des services notariés au calcul partagé). On a même vu récemment, en Russie, la chaîne de fast food Burger King récompenser les acheteurs de ses hamburgers de WhopperCoin, une crypto-monnaie créée sur mesure et destinée à fidéliser les consommateurs. Chaque grande marque ou même toute entreprise – mais aussi artistes et célébrités, voire des pays – pourrait un jour disposer de leur propre crypto-monnaie.

Paradoxalement, si Bitcoin – officiellement reconnu comme monnaie de fait au Japon depuis avril 2017 et bientôt au Vietnam – semble s’imposer comme la toute première monnaie universelle et globale, un scénario possible est donc une forte fragmentation monétaire, chacun utilisant différentes monnaies selon les usages. Pour Ariane Trichit, il est ainsi « fort probable que nous voyions émerger dans les années à venir des monnaies décentralisées ou centralisées à différentes échelles : mondiale, nationale, régionale, départementale ou de plus petite taille encore, quartier ou village visant à promouvoir différentes choses : l’économie locale, la musique, la peinture, l’entraide dans l’éducation, les services à la personne, le social, certaines pour financer un revenu d’existence (local ou national)… ». L’universitaire anticipe :

Dans le futur, peut être dans une génération, il nous semblera bien étrange d’avoir, pendant une période de notre histoire, utilisé une seule monnaie.

« Je pense plutôt qu'il n'y aura pas de fragmentation monétaire », avance en contrepoint Jean-Paul Delahaye, professeur émérite à l’Université de Lille dont les recherches sont notamment consacrées aux blockchains, soulignant tout de même que « la montée en puissance des monnaies cryptographiques (dont la capitalisation a été multipliée par plus de 10 en un an) suggère que le phénomène est vraiment important et qu'elles pourraient à terme réellement concurrencer les monnaies fiduciaires ». « Seule une poignée de ces monnaies surnageront (sans doute Bitcoin lui-même), mais les principales d'entre elles serviront de point d'appui à d'autres systèmes de transfert de valeurs, tout cela redéfinissant profondément la façon dont l'argent circule et est utilisé par chacun », prédit-il. 

Pour Pierre Noizat, fondateur et PDG du bureau de change de crypto-monnaies Paymium et auteur de trois livres sur Bitcoin (dont Bitcoin, mode d’emploi en 2015), « avec ces technologies, chacun peut créer sa propre monnaie comme réseau social de mesure de la valeur et chacun est libre d'utiliser celles qui lui conviennent le mieux. Donc nous ne sommes certes qu'au début d'une fragmentation inéluctable, mais ces réseaux monétaires seront connectés entre eux par différents mécanismes ».

Si la fin de la dominance des monnaies uniques est possible, cela ne signifie pas que les monnaies traditionnelles (dites « fiat », comme l’Euro et le Dollar) vont disparaître. « Les monnaies traditionnelles devront accepter de côtoyer les nouvelles monnaies », conclut Jean-Paul Delahaye.

 

La fin des banques ?

Le rôle des banques (centrales ou privées) est lui aussi de plus en plus critiqué et le modèle bancaire traditionnel, vieillissant et peu aimé, est attaqué de toutes parts.

Le secteur des Fintech est florissant et de sérieuses alternatives aux banques traditionnelles, sans guichet, à frais réduit et se résumant souvent à une application mobile efficace, apparaissent et se démocratisent. Les « néo-banques » ébranlent le marché et séduisent le public. En Europe, N26 a atteint le seuil des 500.000 clients en août 2017, Monese a enregistré plus de 500 millions d’euros de transactions. Et une bonne douzaine d’autres acteurs sont sur les rangs, comme Atom ou Monzo en Grande Bretagne, ou Compte Nickel en France

Mais si les néo-banques sont encore très proches de la banque classique, au moins au plan culturel et légal (certaines disposent de licences bancaires en bonne et due forme, d’autres, comme Simple, ont été absorbées par des banques traditionnelles), une autre famille d’acteurs entend également secouer le marché. 

On pourrait les appeler des « crypto-banques », car elles sont directement issues de l’univers de Bitcoin et des crypto-monnaies. Ici, les comptes sont libellés en Bitcoin, Ethereum ou d’autres monnaies électroniques, et l’utilisateur gère ses fonds avec une appli mobile, à laquelle est assortie une carte de paiement (Visa ou MasterCard). L’utilisateur dispose alors du meilleur des deux mondes : côté crypto, un porte-monnaie électronique pour émettre et recevoir des fonds quasi instantanément et à frais négligeable ; côté traditionnel, une carte de paiement classique pour effectuer des achats dans la vraie vie (l’achat est acquitté dans la monnaie locale, le montant est prélevé en crypto-monnaie après conversion, sans aucune intervention de l’utilisateur). Le tout sans jamais passer par la case banque. 

Là aussi, une dizaine d’acteurs défendent le modèle, initié par une poignée de précurseurs comme Xapo ou Wirex. Plusieurs nouveaux entrants, comme Monaco et TenX, ont mené récemment des campagnes de financement public massives et parfois fulgurantes – 34 millions de dollars levés en 7 minutes pour TenX –, en créant au passage leur propre crypto-monnaie. Des efforts particuliers sont menés auprès des populations non bancarisées, pour offrir des services mobiles simples et utiles sans avoir recours aux banques, en s’appuyant totalement sur les blockchains : Humaniq, une crypto-banque également propulsée par sa propre monnaie, a démarré les tests de son service au Ghana en août 2017.

Les partisans des crypto-monnaies entendent réaliser l’utopie d’un monde où « chacun peut devenir sa propre banque », et ces services montrent le chemin. Est-ce à dire que la banque traditionnelle va disparaître ?

« Les banques sont les points d'accès à l'argent-dette et ne vont donc sans doute pas disparaitre car il est complémentaire de l'argent-valeur, qui ne le remplace pas », estime Pierre Noizat, plaidant toutefois pour « une réforme de la gouvernance des banques, pour les empêcher de financer avec la dette des projets qui détruisent l'environnement ». « Tant que les gens ne s'interrogent pas profondément sur la création monétaire et le fonctionnement du système financier, les banques perdureront. » Ariane Trichit souligne :

Les gens ont profondément besoin de sécurité, notamment matérielle et structurelle, et les banques standards leur apparaissent comme les institutions les plus garantes de cette sécurité.

Malgré tout, des changements sont à anticiper. « Les banques vont s'emparer des crypto-monnaies et de la blockchain pour attirer et garder certains clients et surfer sur l'image de modernité que cela leur confère. Mais plus fondamentalement encore, si elles se mettent à gérer leurs relations via une blockchain, plus besoin de comptes à la banque centrale ni d'organismes de clearing et donc de monnaie centrale. Pour moi, c'est donc surtout l'avenir des banques centrales et plus généralement des organes de contrôle qui est remis en question », analyse-t-elle.

 

De nouveaux paradigmes dans la création de valeur

Si l’avenir de la banque et de la finance à moyen terme se conjugue à l’aune de Bitcoin et des blockchains, on est encore loin d’un scénario à la Star Trek, où la notion de travail a disparu. Malgré tout, on note aussi un déplacement dans la création de valeur.

Tandis que plusieurs pays étudient sérieusement la possibilité d’un revenu universel, versé à chaque citoyen indépendamment de son activité ou statut, On constate que l’individu multiplie les moyens de création de valeur, vendant ou échangeant son temps (Uber), ce qu’il possède (Airbnb) ou ce qu’il produit (énergie solaire par exemple).

A cela s’ajoutent les crypto-monnaies, qui instaurent de nouveaux modèles. Toutes les crypto-monnaies sont basées sur la création de nouvelles unités monétaires en récompense d’un effort visant à sécuriser collectivement les transactions et le réseau qu’elles forment. Deux principaux modèles ont émergé : le Proof of Work (où des mineurs effectuent de lourds calculs mathématiques, comme c’est le cas pour Bitcoin) et le Proof of Stake (le simple fait de posséder une monnaie suffit à contribuer à la sécuriser). Dans les deux cas, les organismes chargés de réguler et de garantir la valeur de la monnaie sont remplacés par des entreprises, des individus, et la loi de de l’offre et la demande. 

Ce qui fait dire à Jean-Paul Delahaye :

Nous sommes en train de passer d'une économie fortement fondée sur l'énergie et la matière à une économie où les contenus en calcul et en intelligence sont centraux.

« Un monde où c'est à la fois les contenus en intelligence qui sont échangés (logiciels, œuvres musicales, cinématographique, etc.), et où calculer crée de la valeur ». Outre le calcul, les actions en ligne de chacun pourrait d’ailleurs elles aussi générer de la valeur, selon le modèle défendu par Synereo ou Steemit. Ce dernier, un réseau social calqué sur Reddit, est doté de sa propre monnaie (Steem, 21e crypto-monnaie en capitalisation de marché), et l’activité et la popularité des utilisateurs y est récompensée financièrement. Un schéma pas si éloigné que ça de la prédiction de Cory Doctorow.

Une copublication Inria - Usbek & Rica

 

Crédits et légendes photos : CCO Public Domain, Pixabay ; Image extraite de la série Black Mirror, par Davblog.com ; Le loup de Wall-Street, Allocine.fr

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