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Le 07.07.2016
Par :
Judith Duportail

Un Euro de football très connecté

Jusqu'au 10 juillet, dix villes françaises accueillent l’Euro de football. 1,7 milliard d’euros ont été investis pour la rénovation des stades. Grâce à l’Euro, les villes françaises deviendraient-elles plus... "smart" ?
Depuis 2010, la France et les dix villes hôtes se préparent à accueillir cet événement sportif majeur, durant lequel vingt-quatre équipes s’affrontent au cours de cinquante-et-un matchs sous les yeux de millions de supporters réunis dans les stades et les fanzones...

L’événement est une vitrine pour le pays et pour les entreprises qui y participent, notamment en termes de nouvelles technologies. « Il fallait évidemment qu’il y ait des choses en plus par rapport à l’Euro 2012, en termes d’équipements numériques, etc. », explique Jean-François Martins, adjoint à la maire de Paris en charge du tourisme et du sport.

L’Euro nous a fait gagner cinq ans en termes d’aménagements urbains. Pour nous, c’est une sorte de living lab, un laboratoire pour tester de nouveaux équipements.

Depuis quatre ans, huit cents personnes chez Orange, partenaire de l’UEFA pour l’Euro, travaillent sur ce que le groupe de télécommunications a annoncé comme « le tournoi sportif le plus connecté de l’Histoire ». Mais avant d’imaginer un stade intelligent qui stockerait l’énergie du soleil, géolocaliserait les flux de voitures et indiquerait aux spectateurs où se garer pendant que la pelouse enregistre la force du coup de pied d’un joueur, il fallait résoudre un problème majeur : il y a six mois, il était quasiment impossible d’envoyer un simple texto pendant un match au stade de France tant le réseau était saturé. L’UEFA en avait d’ailleurs fait un impératif : pas de réseau cellulaire dans les stades, pas de tournoi. Et Boris Helleu, maître de conférence à l’université de Caen et spécialiste du sport numérique, de renchérir : « Il faut savoir que le Stade de France a longtemps été critiqué pour ses problèmes de connectivité. »

En effet, la France avait accumulé du retard dans la modernisation de ses infrastructures sportives : depuis 1945, elle n’avait construit que trois nouveaux stades de plus de 30 000 places. Pour accueillir la compétition, quatre stades ont donc vu le jour à Lille, Lyon, Nice et Bordeaux et six autres ont fait l’objet d’importants travaux. Montant de la facture : 1,7 milliard d’euros, selon les informations communiquées par le préfet Jacques Lambert, président du comité de pilotage de l’Euro 2016. 60% de ces travaux ont été pris en charge par des entreprises, 10% par l’Etat, et le reste par les collectivités territoriales concernées.

 

Des stades intelligents pour un spectacle enrichi

Si le cahier des charges de l’UEFA n’imposait pas de couverture wifi ou 4G dans les stades, « ces documents ont été rédigés plusieurs années avant la compétition elle-même, et à l’heure de leur rédaction, les réseaux sociaux n’avaient pas encore l’importance qu’ils ont aujourd’hui », décrypte Boris Helleu. En plus des renforts d’antennes cellulaires, Orange a ainsi déployé 100 000 kilomètres de fibre optique pour connecter les dix stades qui accueillent les matchs et mobilisé huit cents ingénieurs pour assurer une 4G "boostée" tout au long de la compétition. Les clients des autres opérateurs en bénéficient également ! Stéphane Tardivel, Directeur sponsoring, partenariats, événementiel chez Orange France, s’enthousiasme :

Grâce au mass-wifi mis en place sur le Champs de Mars, 60 000 personnes pourront se connecter simultanément dans la fanzone !

Si les 680 spots wifi ne resteront pas après la compétition, les antennes 4G, elles, ne seront pas démontées. « L’Euro est une séquence qui mobilise énormément d’énergie, d’argent et de réflexion. Sans l’Euro, de tels investissement n’auraient probablement pas été réalisés aussi vite », analyse Hervé Rivano, chargé de recherche à Inria – Rhône-Alpes – Grenoble au sein de l’équipe UrbaNet. Mais il ne suffit toutefois pas de pouvoir y surfer (presque) à la vitesse de la lumière pour parler de stade intelligent. En France, seuls ceux de Nice et de Lyon peuvent prétendre à ce titre. Flambants neufs, ils ont été livrés cette année spécialement pour l’Euro. À Nice, une application mobile « accompagne le spectateur avant, pendant et après les matchs », explique Steve Lisima, responsable de la communication digitale au sein du Nice Eco Stadium.

                     

Le spectateur peut réserver sa place de parking en amont, consulter les informations trafic sur son téléphone sur la route, recevoir des notifications push si sa navette est en retard, etc. Il entre en scannant son billet et une fois sur site, il reçoit des informations sur l’équipe, des statistiques sur le jeu, peut partager des photos avec les autres spectateurs grâce à un réseau social dédié et appliquer des filtres spéciaux en fonction de l’équipe qu’il soutient. Steve Lisima poursuit : « Dans le futur, nous pouvons imaginer que le spectateur vivra une expérience sans aucune rupture. Son trajet de chez lui au stade sera agrémenté de balises qui lui permettront de recevoir sur son portable  des informations pratiques ciblées, comme le temps qui lui reste pour arriver au stade ou s'il est dans la bonne direction. Lors de son installation à son siège, il recevra un "Bonjour Monsieur Dupont" et son repas lui sera livré à sa place. Il pourra consulter toutes les données objectives de la performance des sportifs et pourquoi pas la géolocalisation précise de son joueur préféré pendant le match grâce aux objets connectés, etc. » Même qualité de spectacle à Lyon, avec l’application du Parc Olympique lyonnais. L’application permet en plus de commander son sandwich à sa place sans se déplacer et de participer à des jeux spécialement conçus pour la mi-temps. Un flux de différentes caméras fonctionne également comme un écran de contrôle pour ne rater aucune action.

 

Pendant l’Euro, service digital minimum

Mais il y a un mais... Les services personnalisés et innovants développés par les stades ne bénéficient pas aux spectateurs de l’Euro, et pour cause : pendant la compétition, l’UEFA prend entièrement possession des dix stades de la compétition et décide de son propre programme numérique. Mise à part la livraison de sandwichs directement à la place du spectateur, l’organisation a choisi de rester prudente. Pas de vidéos envoyées directement sur les téléphones, ni de parking intelligent où l’on est guidé jusqu’aux places libres via son application. David Banget, Directeur du Digital au sein du Groupe Olympique Lyonnais, explique : 

 Nous avons déjà fait un grand pas en avant grâce à l’Euro et l’UEFA au sein du Parc Olympique lyonnais, en termes de connectivité cellulaire. 

Avec une nuance : « Il faut comprendre que si nous avons une grande liberté en termes d’expérience digitale (NDLR : vidéos, replay, réseaux sociaux, dématérialisation des billets, statistiques…), une immense organisation peut moins se le permettre. » L’Euro est ainsi paradoxal : la compétition permet de débloquer des fonds pour réaliser des investissements immenses, mais les enjeux sont tels que toutes les innovations ne sont pas utilisées pendant le tournoi lui-même.

Et ce pour des raisons parfois éditoriales : imaginons qu’un ensemble de caméras spéciales soit installées sur le terrain, captant le match sous angle inédit, seulement pour les utilisateurs d’une application dédiée. Un joueur réalise une superbe action, les images issues de ces caméras sont envoyées directement sur les smartphones des spectateurs. Et si sur ces images, sous cet angle spécifique, les spectateurs décèlent en temps réel une action litigieuse invisible autrement ? On arrête le match, on regarde, on attend, on sollicite l’arbitre ? Autant de questions épineuses à résoudre quand deux milliards de téléspectateurs regardent l’évènement en direct sur deux-cent-vingt chaînes de télévision. « Qui dit production de nouvelles images dit forcément éditorialisation », poursuit David Banget. « On ne peut évidemment pas empêcher les spectateurs de faire de la captation, c’est finalement le sens de l’Histoire. Mais l'UEFA voudra sans doute contrôler au mieux la diffusion des images du match. »

Des villes au diapason de la compétition

Les villes se sont quant à elles véritablement emparées des nouvelles technologies pour l’événement : « Nous avons mis en place quatre parcours dédiés aux supporters pour les guider jusqu’à la fanzone. Sur le Champ de Mars, ils sont invités à partager leurs commentaires et impressions sur les matchs sur les réseaux sociaux. Le plus actif verra son nom éclairer la Tour Eiffel. Un événement de cette ampleur permet de dénouer des nœuds administratifs », explique Jean-François Martins. La ville de Paris s’est également associée à différentes startup spécialisées dans le sport grâce à son incubateur Le tremplin pour proposer applications et dispositifs innovants. La municipalité de Toulouse a quant à elle profité de la compétition pour développer une nouvelle version de son application MToulouse, qui permet aux supporters de s’orienter dans la ville et aux abords du stade. La ville entend aussi profiter de la compétition pour récolter des données de fréquentation des terrasses de café afin, à l’avenir, d’orienter les fans en temps réel vers des zones non saturées. Au sein de la gare de Lyon et de la gare Montparnasse, la SNCF a signé un partenariat avec une startup, Olga. La jeune entreprise a ainsi équipé de capteurs les files d’attente des taxis. Ces derniers comptent le nombre de personnes en attente ainsi que le nombre de taxis présents. Si la demande est supérieure à l’offre, les chauffeurs sont alertés via une application sur leur téléphone. Hervé Rivano conclut : « Dans le cadre d’une telle compétition, la priorité pour l’UEFA est que tout se passe bien. L’organisateur préfère prendre peu de risques. C’est un mouvement que beaucoup d’acteurs partagent dans la société. Mais nous avancerons forcément à tout petits pas vers la smart city, car il s’agit d’un changement profond de nos modes de fonctionnement. »

Evénements sportifs : vers une sécurité "intelligente"

Un nouveau système de "sécurité intelligente" a récemment été testé lors d’un autre évènement sportif mondial majeur : le Super Bowl, la finale du championnat de football américain. Il s’agit du contrôle des bagages en libre-service. Le spectateur pose son sac dans un caisson équipé de capteurs, baptisé Qylatron, qui analyse en douze secondes le contenu du sac et se ferme s’il détecte un objet non-autorisé, jusqu’à l’intervention d’un agent agréé. Mais pour l’Euro, les méthodes traditionnelles de fouille et de palpations ont été privilégiées. Quant aux milliers de caméras de surveillance présentes dans les stades, à leurs abords, dans les bus, trains, etc., leur flux sont analysés directement par les préfecture de police.

Dans les gares, la SNCF expérimente depuis plusieurs semaines un logiciel capable de détecter un “comportement suspect”. L’entreprise ferroviaire refuse de révéler quelles gares sont concernées pour des raisons de sécurité. Le logiciel analyse le changement de température corporelle, le haussement de la voix ou le caractère saccadé de gestes qui peuvent être le révélateur d’une certaine anxiété. Les images sont évidemment aussi analysées par un œil humain de la préfecture de police, précise la compagnie. « En matière de sécurité, les innovations numériques vont largement au-delà de la vidéosurveillance. L’État a déjà expérimenté pendant les récentes manifestations l’utilisation de drones pour surveiller les flux de population et il est fort probable qu’il réitère l’exercice pendant l’Euro ». Autre innovation côté sécurité, le programme Rexpemo. Il s’agit d’un programme inédit d’entraînement de haut niveau pour… former le flair de douze chiens sélectionnées sur le volet à la détection d’explosifs. La smart city, oui, mais avec son meilleur ami.

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