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Le 26.03.2013

Ecrire des romans numériques : un vrai challenge !

Il écrit des romans papier et d’autres pour le numérique. Sébastien Gendron, 42 ans, nous raconte ce que l’écriture numérique a de particulier.

© Adam Radosavljevic - Fotolia.com

Dans la description que vous faites de vous-même sur Wikipedia, vous évoquez une passion pour la dactylographie...

Je n’ai pratiquement jamais écrit à la main. J’ai commencé sur une machine à écrire, surtout des nouvelles, et j’ai adopté l’ordinateur en 1992. J’en avais marre de la machine à écrire, où il est très difficile de revenir en arrière : le traitement de texte est idéal pour mon boulot. Il me permet d’avoir un texte très clair très vite.

Vous avez publié «La Jeune Fille et le Cachalot», votre premier roman papier en 2003. Vous êtes aujourd’hui édité en numérique : quelle différence pour vous ?

Pour moi, l’édition numérique est récente puisque j’ai commencé chez StoryLab Editions en 2011, avec Ava ou l’aigreur qui a été suivi en 2012 par un autre roman, Zeus. J’ai très vite adopté les impératifs de ces collections : à l’époque, on travaillait en se donnant un temps de lecture par chapitre, environ 2 minutes, c’est-à-dire l’intervalle entre deux stations de métro. Je n’avais pas, bien sûr, l’habitude de cette contrainte. Au contraire, j’étais habitué à écrire «longuement», à prendre le temps de faire des phrases...

L’écriture numérique est plus contrainte ?

Oui, et j’aime écrire sous contraintes. Ici, l’exercice consiste à faire des phrases courtes. Les descriptions des actions doivent rester sommaires, compactes. Cela introduit ce que je ressens comme une «quantification utile» de mon activité d’écriture. Il faut garder l’œil sur le compteur, aller vite, ne donner que l’essentiel. C’est finalement très intéressant, après m’être apparu comme plutôt handicapant. J’ai trouvé une liberté dans ce qui me semblait bloquant. Cet exercice créatif me change de mon style habituel, mais pour autant je ne lâche pas les thèmes qui me sont importants.

Comment avez-vous adopté ces nouvelles contraintes d’écriture ?

Pour mon premier récit, il a fallu que j’aille à l’essentiel. Être assez percutant, immédiat, dès les premières pages. L’intrigue est lancée très vite, ce qui diffère de mon écriture papier, pour laquelle j’aime développer plus lentement l’intrigue, montrer les personnages en amont. L’écriture pour écrans m’amène, non plus à faire réfléchir mes personnages, mais à les faire agir. Ils se définissent à travers leurs actions. En littérature, j’aime beaucoup cette approche. Je suis un grand lecteur de Jean-Patrick Manchette qui était justement très comportementaliste dans ses romans.

Est-ce que vous prenez en compte l’environnement de lecture urbain, celui des transports en commun, du bruit ?

Cela intervient forcément : ça fait partie d’un tout. Je vais moins m’accorder de récréation à travers les mots... Mes livres papier sont plutôt des romans noirs drôlatiques - ce qui habituellement passe beaucoup par la phrase. Aller à l’essentiel, aux actions, tient compte de l’environnement un peu bousculé dans lequel peut se trouver le lecteur, au fait que son attention peut se perdre un instant. Il faut être en permanence dans l’action, dans des rebondissements, pour tenir le lecteur collé à son écran.

En dehors de ces contraintes de format, n’y a t-il pas un lectorat qui préfère cette narration par l’action ?

Oui, en particulier les jeunes, ils veulent tout de suite l’essentiel. Ils sont abreuvés d’informations via Youtube, les réseaux sociaux et les séries TV américaines... Dans ces séries, rien n’est inutile, il n’y a pas d’image gratuite. Je me suis donc inspiré de cette mécanique de narration après l’avoir décortiquée. J’ai notamment adopté la technique narrative du cliffhanger, par exemple, qui consiste à terminer un chapitre de façon surprenante pour relancer l’intérêt. Pour autant, je ne suis pas un inconditionnel des séries américaines...

Avez-vous des retours de vos lecteurs ? Êtes-vous dans un schéma de co-création avec eux ?

Sur l’App Store d’Apple, j’ai eu beaucoup de retours, plutôt positifs. Il me semble qu’ils proviennent d’un public assez jeune. Pour moi, ça a été une vraie satisfaction de voir que j’entrais dans une certaine ligne d’attente. Cela me donne envie de continuer. Mais ces retours de mes lecteurs ne constituent pas une source d’inspiration. Au risque d’apparaître un peu pédant, je dirais que je n’écris pas pour un lectorat. Je suis sur un troisième projet avec StoryLab et je garde ma façon de faire : j’ai des histoires «plein la tête» et je ne cherche pas à en raconter d’autres. Pour moi, on entre là dans un formatage trop marqué, où je perds le plaisir de la surprise.

Vos propres histoires sont une source de surprise ?

Je ne sais pas forcément ce que tel personnage va faire à un moment donné. Je découvre une histoire en l’écrivant. Mon plaisir est là et je ne me vois pas écrire une énième version d’Hannibal Lecter par exemple ! Tout ça a été fait, voilà.

Comment projetez-vous votre activité d’écrivain ?

Numérique et papier, je veux mener les deux activités de front. Pour moi, l’objet livre veut encore dire beaucoup de choses. Je suis aussi de très près les nouvelles technologies, dont je me sers quotidiennement. Dans les deux cas, je ne veux pas suivre les goûts du public, ou ses soi-disant attentes.

Dans la littérature et le cinéma américains, il me semble qu’il y a finalement une volonté de fabriquer une potion magique mais que cela aboutit à un certain échec. Il ne faut pas qu’on en arrive à cela en France et je trouve qu’on y tend déjà beaucoup avec le cinéma. Le cinéma français est en train de mourir, et le cinéma européen l’est pratiquement déjà. Le cinéma américain s’impose parce qu’il est pensé comme une industrie.

Je n’ai pas envie que la littérature finisse dans le même cul-de-basse-fosse que celui du cinéma français, trop collé aux attentes consensuelles et télévisuelles du public. Je continuerai à dire à mes éditeurs que je viens proposer mes idées et mon style, que je viens les défendre, et que j’écris des histoires pour qu’elles soient lues...

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