Sites Inria

Le 06.01.2015

French Touch : nouveaux sons, nouveaux horizons…

En 2014, les Daft Punk raflaient 5 Grammy Awards, achevant de propulser l'électro française en tête des charts mondiaux. Et demain ? Projetons-nous avec les expérimentateurs du groupe EZ3kiel sur une musique qui se réinvente depuis deux décennies pour continuer à nous faire danser.
"Les flacons", installation sonore et lumineuse composée de bocaux en verre rangés comme des tuyaux d'orgue. Le son se déclenche lorsqu'un ou plusieurs bouchons sont soulevés. Photo Pierre Metivier CC BY NC 2.0.

L’aventure commence au milieu des années 90, quand une bande de jeunes parisiens succombe aux charmes de la House de Chicago, relecture électronique des musiques noires des années 70, soul, funk et disco en tête. L’histoire aurait pu s’arrêter là, confinée dans la hype ou l’underground. Sauf que l’un de ces jeunes gens s’appelle Laurent Garnier et qu’un beau jour il fait connaissance avec un certain Eric Morand, jeune producteur chez Barclay.

« We give a French Touch to House Music »

La suite doit tout à l’alchimie entre un art consommé du marketing – C’est à Eric Morand qu’on doit l’expression « French Touch » – et des sons véritablement nouveaux. Entre les mains de ces apprentis sorciers, pas de « vrais » instruments, uniquement des outils numériques. Jean-Michel Jarre avait déjà vulgarisé les synthétiseurs analogiques – qui permettent de créer des sons de toutes pièces – mais les pionniers de la French Touch élargissent la palette. Ils font un usage frénétique du sampler qui copie colle des échantillons sonores, des expanders (banques de sons), du tracker pour la chronologie des événements, du séquenceur qui sert de chef d’orchestre, le tout mis en relation par des langages communs : d’abord Midi (Musical Instrument Digital Interface) puis de plus en plus OSC (Open Sound Control).

Les ingrédients du succès

Avec cet arsenal pléthorique, les DJ auraient pu s’égarer. Mais très vite, ils inventent une recette imparable : des basses « grasses » empruntées à Chic ou à Cerrone, une voix féminine qui répète sans cesse les deux ou trois mêmes mots, un tempo disco violemment marqué et le tout peinturluré de filtres.  A la clé : des musiques primales – certains diront primaires – qui invitent à la transe et au lâcher prise. Pendant sept ans, elles vont faire bouger les clubbers sur les dance floor du monde entier.

Le renouveau de la « French »

En 2001, la French Touch est sur le déclin, usée jusqu’à la corde par la standardisation des productions. Pourtant 13 ans plus tard, force est de constater que le label French séduit encore. L’étiquette cache un panorama désormais très varié, où brillent des artistes qui se nourrissent d’influences diverses, pour tisser des univers bien à eux.

Parmi toutes ces productions, le groupe EZ3kiel a su se réinventer en permanence depuis 20 ans, s’emparant des nouveaux outils numériques développés par les informaticiens. « Naphtaline Orchestra, notre dernier projet, développait une esthétique baroque, avec des arrangements classiques, des cordes, des visuels néo-victoriens, raconte Yann Nguema, l’un des fondateurs du groupe. Avec notre nouvel opus LUX nous prenons le contrepied de cette démarche en proposant un univers électronique et futuriste. En plus d’une formation rock classique (guitare, basse, batterie), nous manipulons beaucoup de sons synthétiques, créés avec des outils comme Reaktor ou Absynth, qui permettent de modéliser des instruments totalement inédits. »

La marque EZ3kiel, c’est aussi la fusion entre la musique, la lumière et l’image, avec des scénographies live, de plus en plus interactives. « A nos débuts, la partie visuelle de notre travail reposait largement sur du bidouillage de VHS, se souvient Yann Nguema. Mais au fil du temps, nous avons commencé à jouer avec les possibilités offertes par l’informatique, notamment au travers de projets de recherches avec Inria et le CEA. Aujourd’hui, je construis moi-même mes propres outils, comme le Magic Screen de LUX, composé de 48 projecteurs à LED qui s’animent grâce à un media-server fait maison. » Quand la musique et le numérique s’allient au service d’un nouveau genre de spectacle total !


 

Inria et musique sur le même tempo

Trois questions à Laurent Grisoni, responsable de l’équipe Mint, commune à Inria, à l’Université de Lille 1 et au CNRS.

Quel est le périmètre d’action de Mint et quelles sont ses connexions avec l’univers de la musique ?

Le cœur de notre travail porte sur l'interaction homme/machine. Nous nous intéressons spécifiquement aux systèmes interactifs pilotés par le mouvement. Nous cherchons en particulier à enrichir les fonctionnalités liées au geste d'interaction. Dans ce cadre, la musique apparaît comme un champ d’expérimentation particulièrement riche. De fait, nous avons mené plusieurs projets avec des musiciens ou des artistes sonores. Par exemple, nous avons développé en 2012 une installation sonore avec Léonore Mercier, qui consistait en un ensemble de bols tibétains animés à distance par des gestes. Nous avons aussi travaillé avec deux grands noms de la scène électro : EZ3kiel – pour permettre à un chef d’orchestre d’interagir avec un contenu numérique – et en ce moment avec Wax Tailor, autour d’un pupitre double face à réalité augmentée.

Un doctorant et ancien membre de Mint se sont associés autour d’un projet de « musique de bureau ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Ludovic Potier et Jonathan Aceituno ont décidé d’explorer les possibilités expressives offertes par les outils du quotidien, autour de ce qu'ils appellent la « musique de bureau ». Entre leurs mains, un ordinateur, un smartphone ou un clavier standard n’est plus seulement un outil informatique mais devient aussi un vrai instrument de musique, tour à tour flûte ou percussions…

Existe-t-il d’autres travaux menés au sein d’Inria autour de la musique ?

Il y en a plusieurs ! Je peux notamment citer le logiciel Antescofo créé par Arshia Cont, de l'Ircam (équipe-projet MuTant). C'est un outil d'aide au dépistage automatique d'erreur de jeu : le musicien voit sur la partition affichée les erreurs (notes ou rythme) commises. De son côté, Rémi Gribonval (équipe-projet PANAMA) a conçu un système de traitement du signal pour les représentations sonores. Enfin, Théophanis Tsandilas (l’équipe projet in|situ|), spécialisée dans le domaine de l’interaction homme-machine, étudie des systèmes combinant papier et outil numérique pour la composition musicale.

Un pionnier de l‘électro made in Inria

Pour les aficionados de la musique électronique Pierre Barbaud (1911-1990) fait figure de précurseur. Compositeur de bandes originales de film et acteur à ses heures, il est aussi le père de la musique algorithmique, ayant cherché toute sa vie à développer un système de composition par ordinateur, d’abord au sein de la société Bull, puis à Inria. Il signe plusieurs œuvres qui influenceront des artistes comme Philippe Manoury ou Manfred Mohr.

Propulsé par