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Le 03.04.2013

Des gisements de données aux rumeurs

Qu'ils sont amusants ces poissons d'avril ! Certains restent longtemps dans les esprits, telle cette découverte d'une mystérieuse clé USB susceptible de contenir le manuscrit du quatrième tome de la saga Millenium du défunt Stieg Larsson ! D'autres participent à répandre une vilaine rumeur, difficile à éteindre. Mais les rumeurs n'attendent pas le 1er avril pour se propager. Pour le sociologue Gérald Bronner, auteur de « La démocratie des crédules », la multiplication des sources numériques entraîne d'ailleurs leur prolifération, ainsi qu'une multiplication des interprétations fantaisistes de certains événements ou des théories du complot. Entretien.

Pourquoi le Web vous semble-t-il propice à la propagation des rumeurs ?

Gérald Bronner : la multiplication des sources d'information a bien sûr énormément d'effets positifs. Mais je me suis posé la question de savoir quel est l'impact de cette révolution du marché de l'information sur la diffusion d'idées douteuses, voire fausses. Il y a une concurrence entre ce que l'on pourrait appeler des croyances et d'autres propositions cognitives, qui relèvent plutôt de l'orthodoxie de la science ou de la connaissance. Cela crée plusieurs effets pervers. Un exemple : la légitime volonté de transparence, qui existe depuis bien longtemps dans les démocraties, crée une disponibilité de l'information à propos de tout sujet, et donc une possibilité de mise en scène narrative.

Au Royaume-Uni, Tony Blair a ainsi estimé que la loi de transparence FOI (Freedom of Information Act) avait été l'une de ses plus grandes erreurs politiques. Et il est vrai que des études statistiques ont montré que ce type de loi entraîne mécaniquement une forte augmentation du nombre d'articles conspirationnistes ou soupçonneux vis-à-vis de la classe politique. Il est possible de dénoncer une gabegie fantasmagorique. Mais l’information n’aura de sens que si elle est analysée et mise en contexte.

Que pensez-vous du mouvement d'ouverture des données publiques ?

C'est bien sûr une bonne chose. La revendication « j'ai le droit de savoir » est profondément démocratique. Les technologies actuelles apportent de nouvelles réponses. Mais dans presque tous les pays démocratiques, on constate par là même une augmentation de la suspicion ou des sentiments de méfiance à l'égard du pouvoir politique, des médias et même de la science. Il y a peut-être des liens de causalité. Auparavant, la plupart des croyances – théories du complot, rumeurs... - se développaient par l'interlocution, le bouche-à-oreille, sans capitalisation des arguments. Tout simplement parce qu'il y a une limite de mémorisation : une histoire drôle est souvent courte. Or Internet permet à n'importe qui d'avoir accès à l'espace public et de sédimenter un certain nombre d'arguments, ce que ne permettait pas la simple oralité. Et donc de produire des produits de croyance beaucoup plus performants, tels les mythes du complot.

Ces théories sont aussi plus compliquées à analyser...

Oui. Prenez la lutte pour obtenir la « vérité » sur le 11 septembre. Beaucoup de personnes, souvent très intelligentes, développent des argumentaires sophistiqués.. Une de mes étudiantes a relevé sur le sujet plus d'une centaine d'arguments techniques, certains relevant de la physique des matériaux, d'autres d'une analyse des variations des cours de bourse... Tout cela est bidon mais crée un millefeuille argumentatif assez convaincant. Internet constitue un incubateur de mythologies contemporaines. Auparavant, certains événements traumatisants, comme les tremblements de terre, n'étaient commentés que pendant quelques jours et ne laissaient pas de temps à la cristallisation d'une mythologie. C'est différent avec le Web. Tapez par exemple dans Google Tendances « tremblement de terre Haïti » et HAARP (un marqueur conspirationniste désignant à la fois une étude sur l'ionosphère et une application militaire qu'auraient développé les Américains en Alaska). Vous verrez qu'il y a une forte demande d'informations sur HAARP un ou deux jours seulement après la date de ce tremblement de terre. La vitesse plus rapide de traitement de l'information permet d'incuber un certain nombre d'alliances qui ne seraient jamais apparues avant. Ou qui ne se seraient en tout cas pas cristallisées en récit.

Y-a-t-il un risque pour la science ?

C'est ce qui m'inquiète le plus, par exemple lorsque l'on constate une baisse de la couverture vaccinale parce qu'un certain nombre de croyances se diffusent largement sur Internet et ne sont plus confinées dans des espaces de radicalité. Les technologies numériques nous permettent de rendre plus facilement publiques des dispositions qui étaient jusqu'ici personnelles, et d'induire des biais cognitifs ou des erreurs de raisonnement. Si vous donnez l'occasion à chacun, par la science citoyenne, de s'exprimer sur un risque technologique possible, vous risquez de faire converger des erreurs individuelles et de les rendre publiques, ce qui leur donnera une légitimité démocratique. C'est un danger, avec notamment le risque que l'offre scientifique s'aligne sur la demande.

Quel est le rôle des médias « historiques » ?

Le problème est que l'offre d'information des médias s'indexe de plus en plus sur la demande : les journalistes deviennent hyper sensibles au nombre de clics sur leurs articles et peuvent, à partir de leur expérience de ce qui a bien marché par le passé, tomber dans une forme de démagogie ou de populisme en s'indexant sur la demande. C'est la démocratie, puisque le marché est démocratique. Mais ce n'est pas forcément la démocratie que l'on aime parce que c’est une démocratie démagogique, frappée au coin de la légitimité.

Il est difficile d'essayer de réguler les effets pervers de la massification de l'information ou d'envisager un conseil de l'ordre entre pairs. Il ne faudrait pas, évidemment, adopter des lois liberticides. Mais il est invraisemblable qu'il n'y ait pas de sanction lorsqu'un journal de 20 heures diffuse une interview tronquée d'un jeune homme prétendant être le fils caché de Mickael Jackson et accusant Dominique Baudis de l'avoir violé... Il est urgent de se doter de garde-fous pour éviter que cela ne se reproduise un jour.

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