Sites Inria

Le 25.02.2013

Numérique et agriculture : quelle réalité de terrain ?

Du 23 février au 3 mars, le Salon de l’agriculture va démontrer la vitalité et les capacités d’innovation du secteur agricole. Pour mieux comprendre la réalité de l’usage et de l’appropriation des outils numériques, nous avons examiné le bilan fait récemment en Aquitaine par l’Observatoire Agriculture et TIC. Un exemple à suivre de collaboration entre experts et agriculteurs...

© stefanolunardi - Fotolia.com

En quoi consiste le projet Raudin et quel y est votre rôle ?

Karine Breton : Le projet Raudin - pour Recherches Aquitaines sur les Usages pour le Développement des dispositifs Numériques - a mobilisé des chercheurs en sciences humaines et sociales de l’Université de Bordeaux 3, de novembre 2008 à septembre 2012.

L’un des axes de recherche du projet avait pour objectif de mieux connaître l’appropriation et l’usage des équipements numériques dans le secteur agricole en Aquitaine. Dans ce but, quatre chercheurs en sciences de communication dans les organisations et un chercheur en géographie ont été regroupés. Une population composée de 504 agriculteurs a été étudiée en 2010, pour quelque 40 000 installés en Aquitaine.

En tant qu’ingénieurs d’étude, nous avons avec Emilie Canton, mené de nombreuses interviews et élaboré l’Observatoire Agriculture et TIC et son site web. L’ambition était de donner de la visibilité à nos recherches ainsi qu’au thème du numérique et de l’agriculture en France. Il a été complété par la publication du Livre blanc « Agriculture et numérique en Aquitaine», en juin 2012. D’autres personnes ont contribué à ce projet : Françoise Fauconneau, Camille Cholet, Emilie Canton ainsi que l’équipe de chercheurs bien entendu.

Depuis son lancement et jusqu’en septembre 2012, le projet a été soutenu par des financements de la Région Aquitaine et du FEDER « L’Europe s’engage en Aquitaine ».

Quelles sont les conclusions principales de ce livre blanc ?

Les chiffres datent de 2010 et ont révélé un paradoxe : l’équipement informatique est très conséquent en Aquitaine, mais les usages sont plutôt basiques. Il s’agit bien sûr d’une observation moyenne : on trouve aussi une minorité d’agriculteurs technophiles qui exploitent à la fois des outils bureautiques classiques et des applications sophistiquées, capables de gérer des capteurs intégrés aux tracteurs, des GPS..., mais ce sont plutôt des grandes exploitations.

Nous avons aussi constaté que les besoins et attentes sont très différents suivant le secteur agricole. Pour prendre l’exemple de la viticulture, d’une grande importance économique, on note un besoin particulier d’outils de communication, marketing et de vente en ligne de la production. Quant aux équipements de pointe, on les trouve plutôt chez les céréaliers.

Il faut souligner que le paysage agricole de l’Aquitaine est particulier, puisque tous les types d’agriculture y sont représentés. Autre particularité : le grand nombre de petites entreprises (notamment si on compare avec les grandes exploitations agricoles de la Beauce, par exemple), dont beaucoup sont en polyculture (un éleveur fera un peu de céréales et aura un peu de vigne, par exemple).

De quelles difficultés liées au numérique les agriculteurs se plaignent-ils ?

Beaucoup d’agriculteurs ont fait ce constat : le conseiller agricole est de moins en moins sur le terrain et ses conseils ne sont pas neutres. Rappelons que les conseillers agricoles relèvent des Chambres d’agriculture, et qu’ils apportent leur expertise dans un domaine particulier. Dans les années 50 ils étaient toujours sur le terrain, aujourd’hui ils le sont de moins en moins. Du coup, les agriculteurs déclarent se sentir de plus en plus déconnectés des préoccupations des Chambres d’agriculture.

Selon les interviews réalisées, le rôle du conseiller pêche de plus en plus sur le numérique, et plus particulièrement sur le conseil à l’équipement. Pour prendre l’exemple d’un agriculteur qui voudrait s’équiper, vers qui doit-il se tourner pour savoir ce dont il a vraiment besoin ? Les conseillers des Chambres d’agriculture sont des interlocuteurs naturels : ils sont censés être informés et neutres. Or, les Chambres d’agriculture développent ou encadrent le développement d’outils numériques : par exemple le logiciel MesParcelles est proposé en abonnement dans plusieurs Régions en France. La crainte de l’agriculteur est de ne pas être conseillé objectivement sur son équipement par ces conseillers qu’il se représente comme des commerciaux.

Qu’en est-il de l’usage des logiciels ?

C’est le second gros problème identifié. En effet, les personnes équipées ont plusieurs logiciels. Un viticulteur, par exemple, peut disposer d’un logiciel pour chacune de ses activités (gestion de cave, de vinification, de gestion des chais, module de vente en ligne sur Internet, déclaration PAC, etc. Même situation pour un éleveur (déclaration de naissance, décès, suivi des animaux pour la traçabilité...).

Au quotidien, beaucoup trop de données identiques doivent être entrées dans ces différents logiciels, d’une part, et il existe un problème d’interopérabilité entre eux, d’autre part. Le temps passé sur ces outils poser problème, notamment en période de surcharge saisonnière. S’ajoute un manque de confiance dans les outils informatique (qui ne communiquent pas directement), et même de confiance en soi (peut-être que j’utilise mal ces outils ?). En conclusion, certes ils ont des outils, mais ils se demandent si leur usage est vraiment rentable...

Quel bilan faites-vous de la démarche collaborative mise en place entre experts et agriculteurs ?

Sur le plan pratique, en même temps que le site Observatoire Agriculture et TIC, nous avons mis en place un collectif d’une dizaine d’experts en agriculture dans les disciplines adéquates (marketing, chercheurs, etc.). Les idées et projets leur étaient soumis pour vérifier qu’ils seraient en phase avec la réalité. Ensuite, pour faire le livre blanc, nous avons créé des ateliers thématiques de réflexion et d’échange sur chaque grand thème, composés de 10 à 15 personnes par atelier.

Cette démarche a été globalement ressentie comme efficace et productive. La principale difficulté a été, pour cette étude des usages du numérique, de créer un dialogue fécond entre trois experts : le professionnel agricole, l’institutionnel et le chercheur scientifique. Ces trois niveaux doivent coopérer, dialoguer, construire ensemble parce que aucun n’a toutes les clés de compréhension.

Nous avons développé un modèle, et notre souhait serait d’élargir et d’ouvrir cette démarche collaborative dans la perspective, pourquoi pas, d’un second livre blanc.

Propulsé par