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Le 06.03.2013

Jerry Can : la récup, c’est pas du bidon

Jerry, c’est ce drôle de bidon, bourré de composants électroniques récupérés. Il peut avoir toute sorte d’applications, utiles ou amusantes, suivant la volonté créatrice de celui qui le fabrique. C’est aussi autour de ce bidon qu’une belle aventure est lancée...

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Crédits : Jerry

Qu’est-ce qu’un Jerry Can ?

Romain Chanut : En résumé, un Jerry Can, c’est un ordinateur qu’on peut fabriquer soi-même, à partir d’éléments récupérés. La fabrication se fait en petits groupes, au cours d’ateliers créatifs. Les composants informatiques sont placés dans un bidon de récupération, que l’on décore librement - souvent de façon très fantaisiste !

Vous revenez d’Algérie, où votre association a organisé des ateliers de création autour du concept Jerry Can. Quel bilan faites-vous ?

Nos ateliers ont réuni plus de 60 participants qui ont créé 9 Jerry, pas tous parfaitement fonctionnels à la fin des sessions mais très avancés. Au début, chacun devait expliquer les fonctions qu’il voulait assigner à son Jerry. Le travail était ensuite découpé en tâches, suivant la méthode de planification Scrum, avec la possibilité de s’entraider d’un groupe à l’autre.

L’atelier s’est développé pendant 4 à 5 jours, durant près de 6 h par jour. Il réunissait des jeunes gens de 17 à 23 ans, en majorité des étudiants de l’Ecole Supérieure d’Informatique et de l’Université des Sciences et de la Technologie Houari Boumediene.

D’où provenaient les composants récupérés ?

Des carcasses de PC avaient été récupérées par les étudiants auprès d’entreprises. Ils ont été démontés et tout ce qui était récupérable et utile - y compris des LED ou des boutons - a été prélevé. Tous les composants basiques ont été testés (cartes mères, disques durs, etc.) et ceux qui fonctionnaient ont été reconditionnés pour faire des Jerry.

Quels projets se sont distingués ?

Un modèle avec des LED clignotantes nous a bien amusés et il était pourtant complexe ! Un autre projet consistait à réaliser un serveur de SMS pour coordonner les activités de l’association étudiante. L’application fonctionnait correctement, autour des éléments d’un téléphone portable placé dans un Jerry.

Un projet similaire a été réalisé en Côte d’Ivoire en 2012 : il a fonctionné pendant la Coupe d’Afrique des Nations de football. Il suffisait d’envoyer un SMS au Jerry pour recevoir un message affichant les scores du match en cours. La volonté des créateurs de toutes ces applications, en Côte d’Ivoire et en Algérie, est de contribuer à la démocratisation du numérique et d’Internet, notamment grâce au logiciel libre. Ils sont aussi motivés par la récupération parce qu’il manque des filières de recyclage : à l’heure actuelle, des indépendants récupèrent et vendent certaines pièces récupérées et le reste est brûlé ou se retrouve dans des décharges à ciel ouvert.

Des micro-filières de récupération se sont-elles mises en place après vos ateliers en Côte d’Ivoire et en Algérie ?

Disons que ce sont plutôt des schémas d’échange entre individus, sur la base de leurs communautés : familles, étudiants, entreprises... Grâce au bouche-à-oreille, des actions de ramassage ponctuelles ont eu lieu dans le cadre des ateliers que nous avions organisés.

Nous avons fonctionné comme cela jusqu’à maintenant, mais l’un des membres de notre association, Emilien Ah-Kiem, fait son service civil sur ce thème : comment insérer notre projet dans l’écosystème de la filière de traitement des déchets électroniques parisiens. Dans quelques mois, nous pourrons en tirer les enseignements et les diffuser.

Pour nos ateliers en Algérie, les participants avaient récolté une bonne vingtaine de PC. Nous les avons démontés en séparant les différents éléments : plastiques, circuits électroniques, etc. Les membres de l’atelier ont été sollicités pour identifier des associations locales qui pourraient prendre le relais et gérer les déchets résultants. Une partie des éléments a ainsi été récupérée au cours d’ateliers de réalisation de petits objets, sur la base d’informations «Do It Yourself» trouvées sur Internet.

Quels sont les grands enjeux de vos actions ?

Nous sommes bien conscients, surtout depuis notre retour d’Algérie, qu’un enjeu essentiel est : comment faire pour que les initiatives prises pendant un atelier se maintiennent, et même se développent ? Dans le cas de l’Algérie, le groupe envisageait de se remobiliser lors de prochaines vacances universitaires. En parallèle, pendant notre séjour, des journalistes, Sabine Blanc et Ophelia Noor, nous accompagnaient et l’idée a germé avec les étudiants, de monter un hacker space...  

En Côte d’Ivoire, nous avons la satisfaction de voir que les organisateurs se sont complètement approprié la démarche. Le premier d’entre eux, Florent Youzan, nous a rapidement déclaré qu’il souhaitait porter cette idée et cet objet. Avec Jean-Pierre Koutouan, il a co-fondé AfriWorkers, une plateforme de télétravailleurs, et organisé une session de coworking en avril 2012 au cours de laquelle a été fabriqué le 1er Jerry Ivoirien.

Depuis, il a été rejoint par d’autres personnes et organisé une dizaine d’événements où Jerry jouait un rôle. Les ateliers organisés sont devenus de plus en plus grands et les cadres d’utilisation se sont élargis. Des formations sont organisées autour des ateliers mis en place. Et Afriworkers utilise le générateur de SMS Jerry Can pour diffuser des offres d’emploi vers 13 pays africains. Pour nous, c’est une très grande satisfaction !

En quoi consistent vos activités de diffusion d’information ?

Nous essayons de collecter un savoir-faire pertinent, puis de le diffuser le plus largement possible. Notre volonté est de rendre nos expériences duplicables, dans de nombreux contextes, après d’éventuelles adaptations. Notre rôle est finalement d’impulser quelque chose et de l’aider à se développer de façon autonome. Pour cela, nous produisons des manuels, des tutoriaux sur Internet, etc.

Comment fonctionne votre association ?

Je m’y consacre maintenant à plein temps. Nous travaillons comme une communauté dispersée, reliée par Internet, et mon travail dans les prochains mois est de réfléchir à des business models et à des modèles d’action collaboratifs. Notre produit demande de réunir des compétences assez différentes : comment mettre tout ça en synergie et continuer de faire avancer notre projet ?

Il y a aussi de nouveaux challenges qui s’annoncent : de nouvelles technologies telles que celles qui accompagnent les téléphones mobiles ou les Raspberry sont très puissantes et prometteuses. Enfin la dimension sociale et participative reste très importante. Autrement dit, nous restons ouverts et ne voulons pas nous «enfermer dans le bidon» !

Pour financer notre développement, nous préparons une levée de fonds avec Kisskissbankbank. J’aimerais aussi qu’on puisse s’appuyer sur un community manager en Côte d’Ivoire : ce type de déploiement nous intéresse. Mais notre principe de base reste le même : les personnes qui veulent porter Jerry n’ont aucun compte à nous rendre. Tout ce qu’on veut c’est que l’objet vive. Tous les échanges sont bons et bénéficient à la communauté !

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