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Le 28.01.2013

Les données, plus importantes que le pétrole

Les données personnelles constituent les briques de base de la société de l’information. Leur quantité croit exponentiellement vite. De nouvelles unités ont été introduites pour les mesurer, les zetta-octets, milliers de milliards de méga-octets. Les centres de données dans lesquels elles sont stockées consomment presque autant d’électricité qu’un pays comme la France. L’industrie qui exploite la donnée, la transforme en connaissance, se développe très rapidement. Les données sont devenues une ressource, semblable à une matière première, qui sera un jour plus importante que le pétrole. Les Etats-Unis dominent cette industrie, dans laquelle les pays d’Asie s’affirment de plus en plus. Mais l’Europe, à l’inverse, est à la traîne sur ce secteur stratégique.
Plateforme pétrolière en Mer du Nord
By Johnny Shaw

Le pétrole de demain


Les données personnelles sont devenues une ressource, peu différente des matières premières, comme le minerai de fer ou le pétrole. Elles sont le fuel qui fait tourner une nouvelle industrie, dominée aujourd’hui par la publicité, mais dont l’activité se diversifiera rapidement. Leur extraction et leur exploitation est comme pour le pétrole un enjeu majeur. Le pétrole est, pour des raisons géologiques, concentré dans des puits, d’où il est extrait et acheminé après transformation dans les foyers des particuliers sur toute la surface de la terre. Les données personnelles du Web 2.0 sont à l’inverse récoltées chez les particuliers, pour être acheminées via Internet vers les centres de données de multinationales, où elles sont exploitées. Dans les deux cas, la concentration de l’industrie est très forte, et l’aspect stratégique pour la suprématie nationale évident. Mais contrairement au marché du pétrole qui connait un cours qui varie en fonction de différentes pressions, les données sont aujourd’hui le monopole de ceux qui les récoltent et ne sont pas encore cotées.

Une Europe sans pétrole ?


Pour le pétrole, comme pour les autres matières premières, nous nous sommes attachés à développer une chaîne industrielle cohérente allant de la prospection à la production de produits finis, en passant par l’exploitation, le transport, la transformation, etc. Ceci n’a pas été simple. Il a fallu acquérir des connaissances, construire de grandes entreprises, mettre au service de ces enjeux les moyens de notre diplomatie et de notre défense. Qu’en est-il des données numériques ? Dans ce domaine, l’Europe a tout simplement fait l’impasse. En ne construisant pas d’industrie du Web 2.0, elle s’est privée de l’accès à la ressource, y compris à la ressource provenant de son territoire. Pour des raisons historiques et politiques, l’Europe a peur des données. Elle a tendance à voir dans la société de l’information une menace qu’il convient de circonscrire, et qui inhibe ses ambitions.

Un risque pour la souveraineté


La faiblesse en données résultera, résulte déjà, dans une asymétrie d’information. Joseph Stiglitz a montré les conséquences sur les marchés de cette asymétrie. Google sait, ou est en capacité de savoir, plus de choses que l’Insee sur la France. La maitrise de la donnée permet également la maitrise des marchés pour les services comme pour les biens qui transitent majoritairement dans certains domaines par les outils de commerce électronique américains, ainsi que la maitrise des ressources humaines au niveau mondial, et tout particulièrement dans les domaines techniques, où la pression augmente, qui transitent par les systèmes de cours en ligne. Certains systèmes, comme le réseau social Facebook, permettent un authentification des personnes qui deviendront incontournables. Le Royaume Uni envisage d’utiliser l’authentification de Facebook pour l’accès aux services publics en ligne. La maitrise de la donnée, c’est aussi la maitrise de la sécurité et de l’indépendance nationale.

Un monde sans l’Europe


Est-ce une fatalité ? La captation de données est la priorité absolue des Etats-Unis. Mais d’autres pays ont des vues stratégiques dans ce domaine. La Chine tout d’abord, qui détient 16% des 50 premiers sites mondiaux, à côté des 72% américains, mais également d’autre comme la Russie. En Chine comme aux Etats-Unis, les données nationales restent sur le territoire. Et comme les Etats-Unis, la Chine ambitionne de récolter la donnée à l’international. Quant aux pays plus petits, certains parviennent à équilibrer leur industrie. La Corée par exemple s’appuie sur un petit tiers de sites nationaux, un tiers de sites américains et un tiers de sites chinois. En Europe, région de la diversité culturelle, il y a un usage monolithique des sites américains. En France, Google détient l’une de ses plus grosses parts de marché mondiale, 92%, et il en va de même pour Facebook. Quant aux premiers sites français, aucun n’accumule de la donnée dans ces proportions. Cette situation est plus qu’alarmante.

Un enjeu essentiel


Il est urgent de comprendre que le problème de l’Internet et des systèmes du Web est avant tout politique, et que les grandes puissances, dont nous ne faisons peut-être plus partie, construisent aujourd’hui leur domination sur l’espace de l’Internet, comme elles ont construit hier leur domination sur l’espace maritime.

Il est urgent de réaliser que nous n’avons pas eu de vision dans ce domaine, et que l’indifférence domine la population comme ses élites, à la fois faute de formation en informatique, et faute de compréhension des changements planétaires.

Il est nécessaire de transformer le souci de réguler et de protéger la vie privée en moteur de créativité, générateur de solutions alternatives, sans que ce soit un frein au développement de l’industrie européenne.

Il est urgent de rentrer pleinement dans la société de l’information, et de construire des systèmes qui offrent la même qualité de service que les systèmes dominants, avec le même génie des applications et des modèles économiques viables sur le long terme.

 

 

[TOUT LE DOSSIER]

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Photo : Oil Platform in The North Sea by Johnny Shaw (CC BY-NC 2.0)

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