Sites Inria

Le 10.01.2017
Par :
Arnaud Paillard - Citizen Press

Comment le sport connecté booste le spectacle... et les performances

Le sport de haut niveau utilise depuis longtemps la collecte et l’analyse des données pour pousser les sportifs à se dépasser. L’arrivée des outils connectés a encore amplifié cette pratique en permettant de mesurer, en temps réel, les informations physiologiques des sportifs. Une tendance dont s’emparent les médias et qui concerne de plus en plus dans le sport amateur.
Ray Clid

La quantité de choses que l'on ignore sur un sport auquel on a joué toute sa vie est incroyable.

C'est sur cette citation de Mickey Mantle, légende du baseball des années cinquante, que s’ouvre le film Moneyball (en français, Le Stratège). Brad Pitt y incarne Billy Beane, le recruteur de l'équipe de baseball désargentée d'Oakland. Aux abois, il décide de faire confiance aux données brutes pour recruter l'équipe idéale, composée uniquement de joueurs sous-évalués, et donc abordables. Success-story oblige, l'équipe d'Oakland finit par remporter vingt matchs d'affilée et Billy Beane, que l'on traitait de fou au début du film, démontre l'importance de la donnée statistique dans le recrutement de joueurs de baseball à haut niveau.

« Monitorer » la performance constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour le sport professionnel, que l'on parle de football, de rugby, d'aviron, ou de nage en eau libre. Jusqu’au début des années 2000, dans le cyclisme sur piste, l'entraîneur captait à la main la fréquence cardiaque et la vitesse du coureur. Il rentrait ensuite chez lui pour faire les calculs sur son ordinateur. La véritable nouveauté, c'est que désormais le même entraîneur, voire le coureur, dispose de ces informations en temps réel, grâce aux accéléromètres et capteurs de puissance montés sur les vélos et aux boîtiers connectés qui captent les données physiologiques des sportifs.

 

Données en temps réel

Aujourd’hui, la quasi-totalité des sportifs de haut niveau s’équipent d’outils connectés pour analyser leurs données physique et leurs performances de manière instantanée. Aux Etats-Unis, le leader dans le domaine est l'entreprise australienne Catapult, spécialisée dans la fabrication de boitiers connectés utilisés par plus d'un quart des équipes de la NFL (National Football League – Ligue Nationale de Football américain). Ces appareils récupèrent les informations physiologiques, mais aussi la vitesse et le déplacement des joueurs sur un terrain, et permettent de constituer une base de données des mouvements des sportifs, quel que soit leur sport. L'enjeu est énorme pour des équipes qui veulent absolument éviter les blessures chez leurs joueurs. Antoine Ormières, de Cityzen Sciences, explique :

Disposer de données en temps réel est devenu indispensable dans le sport de haut niveau.

Cette entreprise lyonnaise a développé le projet Smart Sensing en partenariat avec le Stade Toulousain et l'Association Sportive de Saint-Étienne (ASSE). L'objectif ? Développer un textile connecté capable de capter les données physiologiques des joueurs depuis le terrain vers le coach, sur son banc. « Concrètement, l'entraîneur ne va pas passer le match l'œil rivé sur sa tablette, mais il a besoin d'alertes, d'informations simples sur lesquelles compter », poursuit Antoine Ormières. Ce maillot connecté, prévu pour 2017, pourrait remplacer les boîtiers de type Catapult dans un horizon proche.

 


 

« Right data »

Collecter des données en temps réel, c’est bien. Les traiter efficacement c’est encore mieux ! « À haut niveau, si l'information n'est pas précise, ça ne compte, pas. C'est juste du bruit », lâche Patrick Roult responsable du haut niveau à l'INSEP (l'Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance). « Nous travaillons avec Exalead, une société du groupe Dassault, sur de l'indexation en temps réel de très grandes bases de données, pour leur donner du sens. On est beaucoup plus dans le right data que dans le big data. » Nicolas Beudou, l'entraîneur français de la véliplanchiste espagnole Marina Alabau aux Jeux olympiques de Rio confirme : « À haut niveau, il ne faut pas hésiter à simplifier la donnée disponible plutôt qu'à la complexifier. »

Mac Lloyd, leader en France des boîtiers connectés en sport de haut niveau, équipe une trentaine de clubs de premier plan, parmi lesquelles le Racing 92 en rugby et l'Olympique Lyonnais. « Avec nos partenaires, nous avons sélectionné 158 indicateurs spécifiques pour chaque sport, explique Emmanuel de la Tour, l’un des dirigeant de Mac Lloyd. Mais, en temps réel, que ce soit à l'entraînement ou pendant un match, l'entraîneur va choisir une dizaine d'indicateurs seulement, pour ne pas être noyé sous la masse d'informations. »

 

Un plus pour la diffusion d’événements sportifs

Les trackers que portent les sportifs lors d'une compétition modifient également en profondeur la retransmission des épreuves sportives. Bernard Fontaine, directeur de l'innovation technologique à France Télévisions, affirme :

Les données en temps réel enrichissent le contenu éditorial à disposition des médias.

David Botbol, directeur adjoint de la rédaction des sports à France Télévisions confirme l'intérêt des médias pour de telles données : « On est à l'affût de toutes les innovations dans ce domaine, car on a des publics qui sont très intéressés par des données très pointues en temps réel. Pour nous, chaîne télé, c'est extrêmement intéressant de disposer de données précises et complémentaires, comme ça a été le cas pendant le Tour de France. »

De son côté, Arnaud Saurois, maître de conférence associé à la Faculté des Sciences du Sport de l'Université de Poitiers s’enthousiasme : « La promesse de ces technologies, c'est d'avoir les barres de niveau des joueurs, comme sur FIFA, il y a vraiment une gamification du sport de haut niveau. »

La promesse d'un spectacle sportif en réalité augmentée est alléchante. Guillaume Chelius, ancien chercheur chezINRIA et fondateur de l'entreprise HIKOB, spécialisée dans les système d'acquisition sans fil et les réseaux de capteurs témoigne de son expérience sur le Tour de France : « Nous sommes intervenus en plaçant des trackers sur les coureurs, afin de collecter et de diffuser des flux de données individuelles. Le système  a permis aux organisateurs et aux diffuseurs de proposer aux spectateurs davantage d'informations à l'écran et sur internet : la position exacte des coureurs de l'échappée et du peloton, leur vitesse, et des écarts extrêmement précis entre chaque coureur. L'enjeu est de créer une vue enrichie de l'épreuve sportive. »

 

Le sport amateur crée de plus en plus de données

Dans le sport amateur, la pratique du sport connecté offre des relais de croissance importants pour le sponsoring de certaines compétitions ouvertes à tous. Exemple avec le Schneider Electric Marathon de Paris, qui a développé une application communautaire dédiée en collaboration avec l'entreprise Running Heroes. « En réalité, les applications pour les marathons existent depuis longtemps, note Christophe Puginier, responsable presse chez Amaury Sport Organisation. Tous les grands marathons en ont. La véritable  nouveauté de Running Heroes, c’est sa dimension communautaire. Chaque participant court avec son application préférée (Garmin, Strava, ou autres) et l'appli récupère les données issues de ces plateformes. Ainsi, chacun peut se comparer à d'autres coureurs de son niveau. »

Ce nouveau canal de diffusion a dopé le sponsoring du Marathon de Paris. Les marques ont pu proposer des challenges sur l'application, organisés à intervalles réguliers, afin de faire gagner des cadeaux. Elles étaient également en mesure de cibler les coureurs selon les profils recherchés. Amélie Deloffre, Data Storyteller chez Running Heroes, confie : 

Le sport connecté nous permet de récolter les données pour adapter nos produits, nos services et nos courses. C'est un enjeu de compréhension très important pour les marques. Nike va par exemple vouloir toucher les Parisiens, quand Adidas va cibler les débutants.

Au sein des pratiques amateur, l'articulation de la donnée récoltée avec les réseaux sociaux est aussi importante que la donnée elle-même. L'entreprise de cosmétiques l'Occitane en Provence a ainsi organisé une course dématérialisée en 2015 réunissant les employés français, chinois et russes. Pour y arriver, il a fallu récolter et articuler des données de course à pied en provenance des quatre coins du monde, et ce en temps réel. Un défi rendu possible grâce à la solution Running Heroes.

Mais, au delà des performances, la récolte de données liées au sport a aussi un autre but, comme le confirme Antoine Ormières, de Cityzen Sciences : « Notre objectif va bien au-delà du sport. Nous espérons toucher des marques de textiles afin de d'atteindre un marché bien plus vaste et plus porteur : celui de la santé. Une fois que des clients aussi exigeants que les sportifs de haut niveau sont convaincus du bien fondé de nos solutions, il sera plus facile de convaincre le monde médical. » Être à l'écoute de son corps et de sa santé, c'est peut-être là l'enjeu du sport connecté.

Propulsé par