Avez-vous trouvé cet article étonnant ?
Le 13.03.2013

Une chevelure à 10 millions de dollars

Une vraie toison d’or ! La chevelure de Merida, dans le film Rebelle de Disney-Pixar, est la plus chère de l’histoire du cinéma. Une prouesse artistique et technique déjà dépassée par une équipe française ? Et de multiples applications bientôt sur votre smartphone ?

0
Photo : D-Wod

Dans un film d’animation, on reconnaît facilement la qualité d’une chevelure : elle est tellement naturelle que vous ne la remarquez pas. Ou plutôt que vous ne l’examinez pas : votre attention reste focalisée sur le personnage, ses émotions et ses actions. Cette qualité de naturel est très récente et novatrice. Jusqu’alors, les chevelures de synthèse, sitôt animées, captaient un peu trop l’attention des spectateurs.

« Une chevelure peut comporter jusqu’à 150 000 cheveux et chacun d’eux peut avoir un mouvement particulier qui influe sur les autres… la complexité est immense ! C’est l’objet 3D le plus difficile à restituer de façon réaliste », souligne Bruno Gaumétou qui a créé le studio d’animation Neomis Animation en 2004 avec 25 associés.

Une des meilleures preuves de cette difficulté technique est que James Cameron a dû renoncer aux chevelures libres pour son film Avatar, en 2008. Ses personnages bleus portent donc des tresses, pour éviter de modéliser les mouvements de coiffures sans attaches. Depuis, le film Rebelle a montré la magnifique chevelure rousse et bouclée de Merida. Elle repose sur une technologie relativement ancienne, celle des masses ressort. La réalisation et les calculs liés aux seules chevelures de ce film ont coûté près de 10 millions de dollars. L’enjeu technique, artistique et économique est donc colossal.

Dans le film, cette technologie est utilisée d’une façon extraordinaire, mais elle n’est pourtant pas à la pointe de l’innovation et de la qualité - il y a aujourd’hui un nouveau standard de qualité. Comme l’explique Bruno Gaumétou, cette genèse a une histoire : «en 2003, les studios d’animation Disney de Paris sont fermés, après 15 ans de splendides réalisations, comme Tarzan, ou Le bossu de Notre Dame... J’y travaillais et il m’a paru indispensable de conserver les savoir faire acquis, afin de maintenir un studio d’animation de qualité en France. D’où la naissance de Neomis Animation, avec la double vocation d’être un prestataire de service haut de gamme, mais aussi un producteur.»

L’équipe se lance alors dans un projet de long métrage qui se déroule dans un salon de coiffure. Elle se trouve confrontée à la problématique de réalisation de chevelures en images de synthèse. Mais en 2006 les outils existants sont à la fois complexes à manier et insatisfaisants sur le plan visuel. Pour créer une courte séquence de chevelure animée, il faut régler près de 200 paramètres et procéder à d’incessants ajustements, ce qui est impossible à faire dans des délais raisonnables. Sans compter le manque de naturel, et une très grande difficulté à reproduire des designs fantaisistes... Au point que le film est infaisable !

«C’est grâce au CNC que j’ai été orienté vers Marie-Paule Cani, laquelle dirige aujourd’hui l’équipe-projet Imagine, commune au Laboratoire Jean-Kuntzmann et à Inria. Marie-Paule m’a invité à la soutenance de thèse de Florence Bertails en juin 2006. Les premiers résultats de ces recherches étaient vraiment remarquables et ils démontraient le potentiel de ces technologies, co-développées par Basile Audoly (chercheur en mécanique au CNRS et co-encadrant de la thèse de Florence Bertails)et Inria : les « Super-Hélices ». Il m’a semblé évident d’y apporter notre soutien industriel», raconte Bruno Gaumétou.

Un projet collaboratif est conduit de 2007 à 2011, co-financé par l’ANR. Il implique le CNRS, Inria, Neomis Animation, et BeeLight, partenaire clé, qui intervient en tant que société intégratrice de la solution dans le logiciel d’animation Maya d’AutoDesk. A la fin du projet collaboratif, en 2011, il existe enfin d’un plug-in (composant logiciel) permettant de créer des coiffures et de les mettre en mouvement.

Dès lors il suffit d’animer le personnage avec sa coiffure bien positionnée sur sa tête pour que les mouvements de la chevelure soient automatiquement générés. Aujourd’hui, avec cette solution, une vingtaine de paramètres seulement sont nécessaires et le mouvement est parfaitement naturel.

La maîtrise artistique est offerte dans la phase essentielle de création de la coiffure, mais aussi dans le travail par scène pour retoucher certains détails. Si, par exemple, le mouvement naturel de la chevelure apporte une mèche disgracieuse devant l’œil du personnage, on peut décider de changer l’axe de la caméra ou plus simplement de déplacer la mèche. «Ce sont les mêmes ajustements que dans un «vrai» film», souligne Bruno Gaumétou.

De l’animation à la simulation de coiffures

La pertinence du cadre collaboratif encouragé par l’ANR et la qualité des résultats obtenus ont rendu évident pour les partenaires de continuer l’aventure ensemble. Pour valoriser les travaux de R&D déjà faits et financer la mise sur le marché de cette offre, il fallait poser un nouveau cadre. Les dirigeants de Neomis Animation et Bee-Light se sont donc associés pour créer D-WOD (Digital Wigs On Demand). Et c’est avec Inria (Montbonnot) et l’équipe BiPop où Florence Bertails-Descoubes poursuit ses travaux, qu’ils viennent de signer leur premier contrat.

L’outil est effectivement pertinent pour d’autres applications que l’audiovisuel et le jeu vidéo, et notamment dans le domaine de la coiffure. «L’intérêt du groupe L’Oréal, leader mondial des produits cosmétiques, nous conforte dans notre orientation nouvelle au service de la beauté des femmes. Nous avons imaginé d’utiliser notre outil numérique pour une application d’essayage virtuel de coupes de cheveux, avec une visualisation dynamique. Nous sommes en train de développer des applications mobiles, pour smartphones et tablettes, permettant d’essayer des coiffures... sans prendre de risques et de façon ludique», poursuit Bruno Gaumétou.

Ce système d’essayage virtuel sera à disposition des coiffeurs pour les aider dans leur rôle de conseil auprès des clientes. Et une autre version sera à disposition du public pour être conseillée dans le choix d’une coupe ou couleur de cheveux, avant la visite chez leur coiffeur.

Et Bruno Gaumétou pense déjà à l’avenir et à «inclure le flux vidéo du visage de la personne dans une application de réalité augmentée montrant la coiffure. C’est un de nos objectifs à plus long terme : visualiser sur écran sa future coiffure et son visage en temps réel comme dans un miroir ! ».

Ajouter un commentaire

Partenaires