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Le 22.11.2016
Par :
Usbek & Rica

Les e-déchets, grands oubliés de la révolution numérique (Partie 1)

[Co-publication]
Le problème des e-déchets n'est pas nouveau, mais l'on commence seulement à prendre la pleine mesure de cette envahissante pollution. Produits high-tech, ordinateurs et gadgets électroniques en tous genres nous simplifient la vie – mais sont moins sexy quand ils finissent au rebut. Non contents de polluer, ils sont difficiles à recycler et suscitent des velléités de trafics illicites. Que faire quand nos poubelles débordent d’électronique ?
« Le monde croule sous les e-déchets », titrait Libération l’année dernière. Le journal se faisait l’écho d’un rapport de l’Université des Nations Unies (UNU), établissant que « 41,8 millions de tonnes de déchets électriques ont été jetés en 2014 dans le monde » – un record. Et des chiffres d’autant plus alarmants que moins d’un sixième des équipements sont recyclés.

La problématique des e-déchets physiques (« e-waste » en anglais, ou encore WEEE, « Waste of Electric and Electronic Equipments ») est complexe et ardue.

Cette catégorie de déchets est très disparate. Par opposition au verre ou au papier par exemple, les e-déchets se retrouvent sous des formes, des tailles et des poids très divers. Difficile de traiter de façon similaire un tamagochi ou une montre-bracelet et un téléviseur à écran géant, une imprimante laser ou un lave-vaisselle. Et cette diversité est pire quand on considère la composition de ces appareils : fer, verre et plastiques bien sûr, mais aussi de multiples autres matériaux, dont certains très toxiques. Cuivre, silicium, cadmium, chrome et mercure font partie du « package » quand on jette écrans, smartphones et autres gadgets connectés à la poubelle.

La définition même du « e-déchet » est difficile. STEP  (« Solving The E-waste Problem »), une démarche de l’UNU pour aider à fédérer les initiatives et changer les comportements, a tenté d’en cerner les contours dans un document de synthèse publié en 2014. Constatant « une inconsistance globale dans la compréhension et l’usage du terme ‘e-déchet’, tant au plan législatif que dans la vie de tous les jours », le livre blanc rappelle une définition générique, qui vise à lever toute ambiguïté : « le terme e-déchet (e-waste) est utilisé pour couvrir tous les types d’équipements électriques et électroniques et leurs composants, qui ont été abandonnés par leurs utilisateurs, sans intention de réutilisation. »

Le recyclage proprement dit se heurte à plusieurs difficultés. Les habitudes d’abord. Dans le livre blanc de STEP, on note :

De grandes quantités d’appareils électriques et électroniques sont encore jetés dans des poubelles domestiques et vont directement à la décharge, évitant toute possibilité de réutilisation ou de recyclage

Deuxièmement, s’il est clair que la problématique est mondiale et globale, les politiques nationales ou locales en la matière sont loin d’être harmonisées. STEP souligne ainsi :

Il n’existe aucune loi fédérale en matière de e-déchets aux États-Unis.

Pourtant, « il existe cependant des lois locales, pour lesquelles l’inclusion ou l’exclusion des produits varie d’un état à l’autre. » Conséquence : « En général, les États-Unis désignent par e-déchets les téléphones mobiles, équipements informatiques et télévisions, tandis que tous les autres appareils électriques et électroniques sont principalement traités comme des déchets municipaux solides ».

 

Les e-déchets : une (vraie) mine d’or

Pour autant, les e-déchets ne sont pas perdus pour tout le monde. C’est même un paradoxe, dans la mesure où ces objets théoriquement sans valeur, dont les propriétaires ont décidé de se débarrasser (au point de les abandonner sans vergogne au milieu des ordures ménagères), constituent un véritable marché. En fait, vos vieux appareils valent de l’or ! Comme le notait l’UNU en 2014, les e-déchets contiennent en effet une quantité non négligeable de métaux précieux : ce sont pas moins de 300 tonnes d’or qui sont ainsi « jetées » chaque année... Un rapport de l’EPA, Agence de protection de l’environnement aux États-Unis, également en 2014, rappelle lui que pour chaque million de téléphones mobiles mis au rebut, ce sont 16 tonnes de cuivre, 350 kilos d’argent, 34 kilos d’or et 15 kilos de palladium qui se perdent. Comme le note le rapport, soulignant que seulement un quart des produits d’électroniques de grande consommation sont recyclés aux États-Unis, « La majorité de l’électronique devenue inutile se retrouve dans les décharges, ce qui est une opportunité perdue de réutiliser des matériaux de valeur. »

Tout cela a de quoi attiser les convoitises, et un rapport publié à l’été 2015, sous l’égide de l’UNU avec notamment la participation d’Interpol, souligne une réalité inquiétante : seuls 35% des e-déchets en Europe se retrouvent dans les circuits officiels de recyclage. Le reste, soit 6,15 millions de tonnes, quand il n’est pas jeté dans les poubelles classiques, est exporté, recyclé selon des processus non agréés en Europe, ou dépouillé pour récupérer des composants de valeur.

Ce dépouillement entraîne également des flux illégaux, en violation des lois relatives à l’export : entre 250 et 700 000 tonnes d'e-déchets quittent illégalement l’Europe par cargos. Au final, souligne le rapport,

La récupération illégale généralisée des produits et de leurs pièces détachées et le vol de composants de valeur comme les carte mères ou les métaux précieux, représentent une perte économique substantielle pour les circuits officiels de recyclage des e-déchets en Europe. 

 

Votre vieille TV, à poil dans une décharge chinoise

Écologie et commerce illégal se télescopent donc une fois de plus, sur fond de récupération d'e-déchets. Mais il y a pire, quand on s’intéresse de plus près aux circuits existants – et au chemin parcouru par les appareils jetés au rebut, une fois leur « vie » en principe terminée. Dans une étude relative au recyclage aux États-Unis pour le moins provocatrice publiée mi-septembre 2016, le Basel Action Network (BAN) l'affirme sans ambages :

40% des e-déchets donnés aux entreprises de recyclage sont envoyés illégalement pour polluer des exploitations distantes.

L’organisation s’est donné les moyens de démontrer son propos, en installant, avec le concours du MIT (Massachusetts Institute of Technology), des capteurs GPS dans des équipements électroniques divers destinés au recyclage. Grâce à ces mouchards, BAN a pu suivre en détail ce qu’il advient, publiant même une carte interactive visualisant les routes empruntées par les e-déchets. Ceux-ci sont massivement envoyés, par camions et cargos, dans des pays étrangers, au premier rang desquels la Chine et Hong Kong (mais aussi Taïwan, Pakistan, Mexique, Thaïlande, Canada et quelques autres). Et quand les activistes de l’ONG sont allés voir sur place, à Hong Kong, la réalité du recyclage des e-déchets ne semble pas très belle à voir. « Nous avons découvert des volumes massifs d’écrans LCD, d’imprimantes et autres produits électroniques, concassés et brisés à la main dans des décharges clandestines, libérant des encres ou des phosphores de mercure inhalés par des ouvriers sans protection et inconscients des dangers », décrivent-ils, photos à l’appui.

Evidemment, le rapport du BAN a ses détracteurs, comme Good Point Recycling, une entreprise de recyclage américaine, qui lui reproche exagérations et généralisation à outrance, arguant notamment que certaines exploitations étrangères sont irréprochables en matière de sécurité. Certains recycleurs ne sont néanmoins pas au-dessus de tout soupçon : Total Reclaim, une entreprise épinglée par BAN, s’est vu présenter en septembre une amende de 440 000$ par l’état de Washington, pour « débarras illégal de TV et moniteurs à écran plat contenant du mercure ».

 

Recyclage olympique... ou chimique ?

Malgré tout, les initiatives se multiplient, tant pour faciliter le recyclage que pour sensibiliser quant à son importance. Les organisateurs des jeux olympiques d’été de 2020 à Tokyo ont par exemple l’intention de produire les médailles – or, argent et bronze – à partir d'e-déchets. Une réunion dans ce sens, impliquant organisateurs olympiques, représentants du ministère de l’environnement, élus locaux, industriels, sociétés de recyclage et ONG, a été tenue à l’été 2016 dans ce sens. La démarche serait hautement symbolique, et médiatiquement puissante, à fortiori dans un pays dont les seuls petits équipements électroniques et électriques domestiques produisent chaque année 650 000 tonnes d'e-déchets – dont à peine un sixième est recyclés.

La recherche scientifique n’est pas non plus en reste. Fin août 2016, la American Chemical Society a présenté un procédé particulièrement innovant pour traiter les batteries usagées à partir de... champignons. Trois variétés de moisissures (fungi) ont ainsi été testées avec succès, pour extraire (presque) naturellement les métaux rares des batteries, et ce sans recours à des températures élevées ou à des solvants chimiques, comme c’est le cas aujourd’hui. Les expériences conduites ont montré qu’il était possible de récupérer jusqu’à 85% du lithium et 48% du cobalt présents dans les piles, et les scientifiques semblent confiants quant à la possibilité d’en extraire la totalité. De même, les chimistes de l’université d’Edimbourg ont montré fin août 2016 un procédé qui, pour la première fois, permet d’extraire facilement l’or emprisonné dans les smartphones usagés (en dissolvant les circuits intégrés dans un bain d’acide). Dans les deux cas, ces méthodes relativement simples pourraient être industrialisées pour un recyclage aussi utile que rentable.

Une solution partielle au problème pourrait aussi venir du design des appareils électroniques. En opposition avec le principe « d’obsolescence programmée », des designs plus modulaires pourraient contribuer à résorber une partie du volume d'e-déchets. Les montres connectées Blocks, disponibles à partir de décembre prochain, sont par exemple entièrement composées de blocs connectés les uns aux autres. L’utilisateur peut ainsi transformer sa montre, au fil de ses besoins et de l’évolution des technologies. Des smartphones plus « durables » est aussi le motto de Fairphone, un mobile modulaire dont on peut remplacer ou réparer certains des composants internes. Et la démarche, bien qu’embryonnaire, n’est pas isolée. Même si Google a stoppé en septembre 2016 son projet Ara de smartphone modulaire, d’autres sont sur les rangs, et l’initiative Phonebloks, une organisation indépendante qui cherche à promouvoir la modularité et l’économie circulaire, travaille avec plusieurs constructeurs pour mettre au point des « téléphones qui produisent moins de déchets ».

D’autres solutions pourraient passer par une amélioration du tri des déchets, au moment même où ils sont jetés. Des travaux menés par Inria (Institut national de recherche en sciences du numérique) au Centre de Recherche Rennes Bretagne - Atlantique, publiés en janvier dernier, rappellent l’importance du tri sélectif en amont, et démontrent l’intérêt d’un dispositif de poubelles municipales connectées. Ces poubelles peuvent lire des puces d’identification (RFID) présents sur les objets, et ainsi déterminer leur nature pour optimiser le tri ou déclencher au besoin des alertes quant à leur présence inopportune. Si le dispositif n’a pas été spécifiquement développé pour la problématique des e-déchets, on peut penser à juste titre qu’il pourra s’y appliquer, en tout cas pour les petits appareils électriques. Et si rendre l’outil intelligent, en éduquant les usagers, permettait aussi d’induire un changement des comportements ?

 

À suivre : « Les e-déchets virtuels, détritus invisibles du numérique »  (Partie 2)

Une co-publication Inria - Usbek & Rica

 

Aller plus loin

Crédits et légendes photos : image de couverture : e-waste, CC0 Public Domain ; Tamagotchi, CC0 Public Domain ; Décharge de cuivre, CC0 Public Domain ; Fungi, CC0 Public Domain ; Infographie : Good & Column Five

 

 

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