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Le 27.01.2014

Nicolas Colin : « Les Français sont lésés par cette économie de la donnée »

Pour introduire notre dossier « L’industrie de la vie privée », nous avons demandé à Nicolas Colin, co-auteur du rapport Collin-Colin sur la fiscalité numérique et de l’ouvrage « L'Âge de la multitude », de replacer le débat dans un contexte économique plus large.


Illustration de Geoffrey Dorne pour Inriality

Pourquoi la collecte d’information sur les individus a-t-elle pris une telle importance ?


Les entreprises ont toujours cherché à mieux connaître leurs clients et leurs prospects pour adapter leur offre en conséquence. Avec Internet, la collecte des informations devient très facile. Web, téléphones portables, objets communicants… De plus en plus connectés, les individus fournissent une masse d’informations colossale sur leur comportement, leurs préférences, leur identité, etc. Certaines entreprises, notamment des start-up américaines devenues depuis des géants de l’ère numérique, ont très vite compris la valeur de cette masse de données facilement récupérable et ont donné naissance à de nouveaux modèles économiques très rentables. D’autres ont raté le coche, ne prenant conscience que très tardivement de cette nouvelle ère basée sur l’économie de la donnée. Pour rattraper leur retard, ces dernières déploient des efforts de lobbying, faisant notamment appel aux pouvoir publics pour créer de nouvelles règles en vue de bloquer les nouveaux entrants. En d’autres termes, nous pénétrons dans un monde traversé par des perturbations violentes, où les anciens affrontent les nouveaux à coup d’évolutions réglementaires, théâtre de combats féroces dans tous les secteurs d’activité.

Peut-on considérer que les nouveaux entrants de l’économie de la donnée exploitent l’individu sans rien donner en retour ?


L’individu est rémunéré puisque les informations collectées sont utilisées pour mieux comprendre ses besoins et lui fournir un meilleur service. Toutefois, en poussant la réflexion un peu plus loin, dans la mesure où l’on estime que l’impôt est un système de redistribution, les Français sont  lésés par cette économie de la donnée.

L’économie numérique créé en effet beaucoup de valeur mais le droit fiscal n’est pas adapté à la nature des activités numériques, notamment en termes de territorialité. La plupart des entreprises qui ont réussi dans ce domaine sont américaines, les Etats-Unis étant le seul pays à avoir su transformer des start-up innovantes en géants industriels. Faute de pouvoir collecter un impôt sur ces nouvelles activités, l’Etat français passe à côté de recettes qui pourraient contribuer à financer des projets profitant à l’économie locale, donc aux individus.

Face aux géants américains, comment rétablir la balance et faire en sorte que l’économie de la donnée profite également aux français ?


L’ère de l’économie de la donnée est une réalité à laquelle il est difficile d’échapper, car elle bénéficie aux individus qui deviennent les défenseurs actifs des nouveaux modèles d’affaires. Plutôt que de chercher à freiner les entreprises innovantes en érigant contre elles des barrières réglementaires, il faut donc faire machine avant et favoriser la création d’entreprises françaises utilisant les données au bénéfice des individus dans le respect de leur vie privée, seule véritable solution sur le long terme pour concurrencer les géants américains et rétablir l’équilibre dans la répartition mondiale de la valeur. Si les Américains ont investi les marchés les plus évidents de l’économie de la donnée, il reste encore de nombreux secteurs dans lesquels s’engager et il faut que nous soyons les premiers à occuper ces marchés en faisant preuve d’innovation.

Parallèlement, la politique économique, plus particulièrement le droit fiscal, vont devoir être repensés en fonction des nouveaux modèles d’affaires, afin que les activités de toutes les  entreprises, géants américains compris, soit soumises à notre fiscalité directe.

De votre point de vue, il faut donc renforcer et même étendre ces modèles économiques basés sur la collecte de données sur les individus. Mais cette collecte ne va-t-elle pas à l’encontre du droit sur le respect de la vie privée et de la confidentialité des données ?


Il faut distinguer deux modèles de collecte qui se pratiquent actuellement : les entreprises qui collectent des données personnelles, essentiellement américaines (Google, Facebook, Amazon), et des sociétés qui collectent des informations anonymes, notamment à des fins de reciblage publicitaire, plutôt européennes.

Les premières sont assujetties à des règles particulièrement rigoureuses dans le domaine de la confidentialité et du respect de la vie privée : toute utilisation de données personnelles est soumise au consentement préalable de la personne. Le lien de confiance établi entre ces sociétés et leurs utilisateurs constitue la meilleure garantie de leur capacité à recueillir ce consentement. La confiance est donc le seul vrai capital de ces sociétés, ce qui les oblige à être exemplaires en matière d’utilisation des données, mais aussi de politique salariale, de développement durable, etc. Briser cette confiance équivaudrait à mettre en péril leur activité car il y aurait toujours une autre société sur ce marché très concurrentiel pour dénoncer des pratiques abusives et conquérir des parts de marché. C’est pourquoi le risque « big brother », bien que loin d’être nul, est néanmoins circonscrit. Si ces entreprises commençaient à utiliser leur pouvoir avec moins de bienveillance et se comportaient en prédatrices, elles seraient probablement très vite balayées par leurs utilisateurs, qui les déserteraient pour partir à la concurrence. Quant aux entreprises qui ne collectent que des données anonymes, leur pratique est soumise à des règles moins exigeantes, elles sont donc moins soumises à l’impératif d’inspirer confiance aux individus.

Dans ce contexte, on assiste à un grand paradoxe : en renforçant la protection des données personnelles, les législations européenne et française contribuent prioritairement au développement des sociétés qui fondent leur modèle économique sur la confiance inspirée aux individus, donc aux géants américains.

A l’échelle de l’individu, que préconisez-vous pour bien gérer sa présence en ligne et profiter de l’économie de la donnée sans la subir ?


Il faut limiter le nombre d’entreprises à qui l’on confie des informations, en choisissant de préférence celles qui mettent en jeu leur réputation sur le lien de confiance établi avec leurs utilisateurs et qui subissent par conséquent une pression plus forte sur leur image. Les risques de mauvais usages des données sont ainsi réduits.

Par ailleurs, utiliser des fausses adresses électroniques comme certains les préconisent ou encore remplir les formulaires avec de fausses données peut se révéler contre-productif. L’utilisateur perd alors l’avantage de la rémunération en ne permettant pas à l’entreprise de mieux le comprendre et donc de lui fournir un service de meilleure qualité. Si votre boulanger vous connaît bien et vous prodigue des attentions particulières, quel est votre intérêt à porter un masque lorsque vous achetez votre pain ? Par ailleurs, dans des expériences où les interactions entre utilisateurs ont une importance décisive, qui peut faire confiance à un autre utilisateur qui se réfugie dans l’anonymat ? L’anonymat peut paraître protecteur pour soi-même, mais il inspire aux autres de la défiance et, dans certains contextes (par exemple le covoiturage), il détruit de la valeur.

 

 

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