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Le 08.07.2013

Théâtre : est-ce que le numérique change quelque chose ?

La 67ème édition du Festival d’Avignon donne l’occasion de découvrir de nombreuses innovations et expérimentations théâtrales. Le point sur ces transformations, avec Nicolas Rosette, spécialiste des arts scéniques et des médias numériques.

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© Dansin / iStockphoto

Peut-on dire que le numérique change l’écriture d’un art comme le théâtre ?


Même les metteurs en scène les plus «revêches» sont habités de culture numérique, sans le savoir ou l’admettre. Et cela tout simplement par les liens étroits qu’ils entretiennent avec leur smartphone ou leur email, et parfois avec Facebook. Il y a donc déjà - avant d’arriver au plateau - un socle relationnel qui a changé entre artistes, créateurs, programmateurs, et institutions...

Ensuite, sur la question de l’écriture des spectacles, les nouveaux outils numériques changent aussi les pratiques, non seulement à cause de l’usage des traitements de texte, mais avec les outils spécifiques à l’écriture scénographique ou vidéo. Ils permettent de créer, mais aussi de prototyper, et ils augmentent de façon significative la dynamique des échanges (fichiers vidéos, photos, décors 3D, sons, musiques...).

Cette pratique des échanges transforme l’écriture et l’esthétique scénographique, en faisant intervenir des communautés artistiques et techniques de plus en plus larges. Pour exemple, on voit apparaître de nouveaux intervenants, les «visual artists», qui ont commencé avec du VJing et sont aujourd’hui impliqués dans de nouvelles pratiques d’art scénographique, sans disposer des moyens considérables de certains laboratoires ou grandes institutions.

Et sur le plateau, qu’est-ce qui change ?


Il y a bien sûr l’automatisation des outils de la lumière et du son, qui change les pratiques et libère de nouvelles possibilités et de nouveaux environnements. La vidéo s’est rapidement banalisée, mais garde son intérêt pour des projections qui suivent les mouvements ou des contours (mapping). Cette nouvelle culture scénographique a sa valeur esthétique mais elle a aussi les avantages de la simplicité et de l’accessibilité, en cette période de vaches maigres... Ce qui crée des tendances, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

Qu’en est-il de la visibilité des oeuvres ?


L’importance prise par la vidéo et sa capacité à circuler sur le Net modifient le paysage, ce qui entraîne des phénomènes de sur-visibilité de certaines oeuvres théâtrales... que je ne citerai donc pas ! Ces effets de concentration sont systémiques, et pèsent inévitablement sur les processus de co-création dont nous venons de parler.

Dans ces processus de co-création, ou ces jeux d’influences, que devient le spectateur ?


Pour ma part, j’ai souvent envie de tordre le cou à ce mythe de la passivité du spectateur de théâtre, qui amènerait à recourir à de l’interactivité... En fait, le théâtre est un lieu où l’on trouve du plaisir à se couper de son téléphone portable pour se concentrer sur une proposition d’auteur. Bien sûr, il y a de nombreuses tentatives pour produire des interactions mais c’est peut-être la déconnexion elle-même qui va nous unir au cours d’un spectacle de théâtre, de danse ou de cinéma. Et après le spectacle, il ne faut pas oublier que l’activité de prescripteur, sur les réseaux sociaux, s’inscrit dans un processus de participation.

Que pensez-vous des expérimentations théâtrales qui font intervenir des interactions numériques avec le public ?


Au risque d’apparaître un peu définitif sur ce sujet, il me semble que ces expérimentations ont sens à être des expérimentations : elles permettent à ce média particulier qu’est le théâtre de s’interroger sur le fait que sa force n’est peut-être pas liée à la technologie, et que ces dispositifs ne révolutionnent pas l’art théâtral. Les fondamentaux restent les mêmes.

Mais c’est une très bonne chose de faire des expérimentations, éventuellement ludiques, et de les annoncer comme telles. Le fait de jouer ainsi avec les bordures du dispositif théâtre permet de se recentrer sur ce qu’il est, et sur ce que sont d’autres arts du spectacle... Il me semble que les réponses de l’interactivité se trouvent plutôt en amont du plateau. Et que celui-ci redevient, avec la technologie omniprésente dans nos existences, un vrai laboratoire de questionnement permettant de voir la limite de certains dispositifs relationnels qui nous entourent.

Le théâtre est-il toujours au service du texte ?


Le questionnement aujourd’hui est : de quoi parle le théâtre ? La bascule qu’amène la technologie dans les écritures et sur les plateaux d’une part, et ce que la société dit du monde, d’autre part, tout cela pointe vers la même conclusion : ce n’est plus le texte qui est le maître du monde. Certains textes s’écrivent sur le web, sans interventions humaines ou pratiquement !

Il y a aussi l’arrivée des images, et notamment des vidéos, qui produisent des narrations radicalement différentes et qui ne réduisent pas la pensée : beaucoup de nouveaux créateurs ont une maîtrise remarquable de l’écriture par les images, et se concentrent assez peu sur le texte au sens classique du terme. Ces innovations sont là, elles sont très prometteuses, et se mettent en place plutôt en dehors de la culture savante.

On peut faire un parallèle avec le livre papier, qui a longtemps été un vecteur culturel central, mais qui nous apparaît plus clairement aujourd’hui comme un carcan de l’esprit, au regard de la production foisonnante de nouveaux formats de lecture. La lecture sur Internet a réactivé la pratique de la lecture en rouleau, par exemple, alors que le scrolling était en quelque sorte interdit par le livre. Au final, il me semble que c’est surtout dans les cultures de production du texte, de l’image et du son que les choses changent aujourd’hui rapidement et que des nouveautés apparaissent.

Parmi ces nouveautés, quels spectacles sont programmés au Festival d’Avignon et quel est leur approche ?


On peut en citer au moins trois. Le premier, Germinal, d’Antoine Defoort et Halory Goerger, réalisé par l’Amicale de production, est un spectacle où on invente un univers de façon parfois hilarante et loufoque. Très inspirée par la culture numérique et les théories de la communication et de l’information, cette création d’un monde démarre sur un plateau nu. A la manière d’un jeu vidéo, les protagonistes luttent et coopèrent pour passer d’un niveau de civilisation à un autre. On est dans la pensée complexe mais avec beaucoup de subtilité, de finesse et d’humour...

Il y a aussi la pièce L’argent, d’après Christophe Tarkos, mis en scène par Anne Théron. Poétique, le texte garde une importance centrale dans ce dispositif qui met en jeu une esthétique numérique pour figurer l’environnement de chiffres dans lequel nous sommes constamment placés. Avec la pièce Walden - d'après "Walden ou la vie dans les bois" d'Henry David Thoreau, mis en scène par Jean-François Peyret - on trouve un dispositif d’immersion qui se veut démonstratif, mais dans le sens péjoratif du terme. Ce choix d’un déploiement technologique assez puissant est en contraste avec celui de Germinal. Au final, ces trois spectacles constituent un très beau parcours pour découvrir les différences d’approche du numérique dans l’art théâtral.

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