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Le 12.06.2013

DraftQuest, ou de l’importance de fabriquer des brouillons littéraires

Gregory Mion, écrivain, à qui l’on doit « Avec l’assentiment du reptile », entièrement écrit avec DraftQuest, revient sur ce logiciel censé lutter contre l’angoisse de la page blanche…

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© FOTOLIA

Un dispositif simple qui suscite des effets positivement complexes
 

L’année dernière, j’ai effectué un essai de la toute première version de DraftQuest, un outil de création littéraire. À partir de graphismes très simples (un pont, un nuage, un animal, etc.), le logiciel sollicite votre imaginaire. La conséquence immédiate de ces graphismes, c’est que vous commencez à inventer des situations, des associations d’idées, c’est-à-dire autant de possibilités de verbaliser une matière première on ne peut plus dépouillée. C’est presque comparable à un test de Rorschach, à ceci près que c’est plus amusant car le statut que vous accordez aux images est entièrement autonome, totalement soumis à votre sens de la délicatesse.

DraftQuest prévoit en outre d’agrandir le stock des graphismes afin de susciter un maximum d’agitation neuronale. Ce qui compte, c’est de pouvoir aller de l’image figurative que le logiciel vous propose à l’image mentale qui va servir la composition de votre texte. Au fur et à mesure que l’expérience progresse, sachant que vous choisissez le nombre de jours où vous souhaitez recevoir un tirage aléatoire de graphismes, vous pouvez décider en cours de route de vous imposer des contraintes, voire de limiter le nombre des images reçues lorsque vous estimez être parvenu à un point de maîtrise de votre rédaction. En ce qui me concerne, puisque j’avais reçu pour commencer le dessin d’un avion, mon histoire a débuté dans les airs. Au bout d’une dizaine de tirages, j’avais cerné les personnages, fomenté une intrigue, ainsi j’étais prêt à écrire régulièrement tout en intégrant facilement les nouvelles stimulations du logiciel.

En quatre-vingt-dix jours et autant de tirages, j’avais un petit roman d’une centaine de pages (Avec l’assentiment du reptile), aujourd’hui disponible dans la collection numérique des Forges de Vulcain, la maison d’édition qui a fait naître DraftQuest, sous l’égide de son fondateur David Meulemans.

Un outil spontané : écrire en se désintéressant du résultat


Parmi les avantages indubitables de DraftQuest, je retiens que c’est un outil qui favorise la spontanéité, et même, pourrait-on dire, les impromptus de la création. D’un jour à l’autre, telle ou telle image est susceptible d’incurver votre histoire, ce qui occasionnera peut-être un gain d’intensité, un coup de théâtre, un ralentissement, bref une assez grande variété de mouvement qui va concrètement bousculer le tempo de la narration.

Pour pleinement profiter du logiciel, il convient d’écrire sans arrière-pensée, sans aucune présomption de réécriture ou de repentir, une tendance par ailleurs très française. Ce fut une véritable aubaine pour moi car, issu du milieu universitaire et rompu aux habitudes rhétoriques, j’avais perdu toute notion d’écriture créatrice. L’assentiment du reptile est loin d’être un texte dépourvu de ces déformations professionnelles, mais l’accompagnement de DraftQuest, de même que les conseils avisés de plusieurs personnes, tout ceci m’a modestement remis sur la voie romanesque. Depuis, en l’espace d’une dizaine de mois, j’ai achevé la rédaction d’un roman et je suis déjà bien avancé dans la composition d’un second manuscrit.

La course vertueuse de la création littéraire


Il n’empêche que DraftQuest attend de vous une réelle disponibilité quotidienne, ou à tout le moins une capacité de vous ménager un petit quart d’heure créatif. Il s’agit d’une forme de marathon : vous n’allez pas courir à plein régime et superbement jusqu’à la ligne d’arrivée du succès ; tout au contraire, vous allez évoluer en petites foulées disgracieuses, éprouvant à la fois votre endurance et votre pouvoir de transfigurer la répétition. En d’autres termes, acceptez de démarrer petit et informe, la création littéraire n’étant que cela, à savoir un fort degré de malformation verbale qui attend son heure, qui mémorise sa technique, puis qui trouve enfin le moment opportun de reconsidérer le chemin parcouru, lorsque vous êtes capable de vous dire : « Je tiens quelque chose. »

C’est pourquoi DraftQuest porte bien son nom anglophone : l’outil vous permet de multiplier les ébauches et les brouillons, après quoi c’est à vous de déterminer le passage aux étapes supérieures. En l’état, c’est déjà beaucoup d’avoir des brouillons, car on sait qu’il existe un fossé immense entre le désir d’écrire de la fiction et la propension à le faire assidûment. DraftQuest m’a arraché des brouillons et des amorces que je ne bricolais plus depuis quinze ans, alors même que la base de ma vie professionnelle repose sur l’écrit.

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